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Le mec de la tombe d'à côté, Katarina Mazetti

Publié le par Arianne

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Désirée se recueille sur la tombe de son mari. Benny, sur celle de ses parents. Ils s’insupportent mutuellement. Lui la trouve « décolorée comme une vieille photo couleur qui a trôné dans une vitrine pendant des années. Des cheveux blonds fanés, le teint pâle, des cils et des sourcils blancs, des vêtements ternes et délavés, toujours un truc bleu ciel ou sable. Une femme beige. »

C’est vrai que Désirée a un petit air d’une Bridget Jones, sauf que si elle se retrouve célibataire à cheval entre la trentaine et la quarantaine, c’est surtout la faute de son mari qui a eu le mauvais goût de s’encastrer dans un camion.

Au cimetière, sur le banc, c’est un vrai choc des cultures qui a lieu entre la bibliothécaire branchée et le paysan démodé. Apprentissage d’une langue étrangère (celle de l’autre), malentendus, incompréhensions et disputes vont suivre LE sourire, celui qui va les rapprocher malgré eux.

« Impossible de décrire ce sourire-là sans plonger dans le monde merveilleux des vieux standards de bal-musette.

Dedans, il y avait du soleil, des fraises des bois, des gazouillis d’oiseaux et des reflets sur un lac de montagne. Le Forestier me l’adressait, confiant et fier comme un enfant qui tend un cadeau d’anniversaire dans un paquet malmené. Ma bouche est restée étirée jusqu’aux oreilles. Et a un arc de lumière a surgi entre nous, j’en mets ma tête à couper encore aujourd’hui […]

Puis chacun de nous a tourné la tête pour regarder droit devant, tous les deux en même temps, comme tirés par une même ficelle. Des nuages sont venus voiler le soleil, et derrière mes paupières fermées je me suis fait une rediffusion en boucle et au ralenti de son sourire. […]

Bien sûr que j’étais au courant des forces incroyables qui s’agitent entre les hommes et les femmes. L’ovule baigne là dans notre ventre et tout ce qu’il veut, c’est être fécondé par un spermatozoïde convenable. Dès qu’il y en a un qui s’approche, la machinerie hoquète et se met en branle.

Mais je n’étais pas préparée à ce que l’enveloppe du spermatozoïde ait un tel sourire ! L’ovule se mit à frétiller en moi, à bondir, à clapoter, à faire des sauts périlleux et à envoyer des signaux : “Par ici ! Par ici !” »

L’ampleur de leurs différences sociales et culturelles pose la question d’un avenir possible à deux mais illustre aussi plus globalement les difficultés de la construction d’un couple, les pièges et les obstacles qui en pimentent le chemin (quand ils ne l’encombrent pas tout à fait jusqu’à le rendre impraticable).

Ca pourrait être fleur-bleue ou gnangnan mais c’est drôle et percutant.

Les chapitres alternent entre la vision de Désirée et celle de Benny. Sorte de Les hommes viennent de mars et les femmes de Vénus appliqué, on vibre avec passion, on rit avec plaisir et on redécouvre le fossé qui existe entre l’homme et la femme sans clichés, sans eau de rose et avec beaucoup d’humour.

« Désirée – j’ai du mal avec son prénom. Il sonne à la fois cassant, constipé et hautain, tout ce que je croyais qu’elle était au début. Moi, je l’appelle la Crevette. Ca lui va tellement bien que c’en est presque méchant. Pâle, recroquevillée sur ses parties molles, une carapace autour. Et de longues antennes.

Il y a tant de choses en elle que je ne comprends pas. »

« Elle s'assied et me reluque comme si j'étais un chèque en bois  – un truc pénible, mais pas son problème. [...] Qui est cette femme qui prend des notes devant une tombe ? Est-ce qu'elle tient le registre des maris qu'elle a tués ?Tout à coup elle me lorgne et j'entends un bref reniflement autoritaire : elle a vu que je l'observais. Pour me venger de son attitude arrogante, j'essaie de me l'imaginer avec une perruque de boucles synthétiques turquoises et bas résille. Des seins laiteux, fortement comprimés, jaillissent d'une guêpière en vinyle noir et brillant. Je lui laisse les cils blancs et le ridicule bonnet de feutre avec des champignons.

Le résultat est tellement insensé que je me prends en flagrant délit de la dévisager, un grand sourire collé sur la tronche. Elle me jette un regard en retour – et avant que j'aie eu le temps de reprendre ma tête habituelle, elle me rend mon sourire !

C'est-à-dire, est-ce vraiment elle ? [...]

Comme une gamine en vacances, ou comme une môme devant son  premier vélo. »


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