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UN TOUT PETIT PEU PLUS

La voie de Bro, Vladimir Sorokine

 

« Le chaos de l’existence humaine ne m’effrayait plus, moi qui avait connu l’Harmonie de la Lumière Originelle. »


« Je serrai la Glace. La destruction de la dysharmonie était contenue en elle.

Il y avait en elle la Force de l’Éternité.

Le temps était venu de porter un coup.

Le temps était venu de corriger une erreur.

Et c’est moi qui le ferais. »


« Nos cœurs se mirent à converser. C’était la langue des cœurs. C’était une félicité. Aucune des amours terrestres que j’avais éprouvées auparavant ne pouvait se comparer à ce sentiment. Nos cœurs parlaient avec des mots inconnus qu’eux seuls comprenaient. La force de la Lumière chantait dans chaque mot. La joie de l’Éternité résonnait en eux. Ils sonnaient, s’écoulaient, recouvraient et inondaient nos cœurs. Ils parlaient par eux-mêmes. En dehors de notre volonté et de notre expérience. Et il ne nous restait qu’à nous évanouir, enlacés. Et puis écouter, écouter sans cesse la conversation de nos cœurs. Le temps s’arrêta. Nous disparaissions dans cette conversation.

Et nous flottions dans l’espace, oubliant qui et où nous étions. »


« La lumière demeurera toujours avec nous. Elle nous enseignera. Et nous ferons tout ce qui est nécessaire. […]

C’est dans cette chambre inondée de soleil que nous avons acquis une liberté totale. Parce que nous avons eu totalement et à jamais confiance en notre cœur. Parce que nous avons compris sa puissance.

Le nombre des mots du cœur que nous acquérions dans nos cœurs augmentait. Lors de chaque conversation, la langue du cœur s’enrichissait. En nous enlaçant, nous apprenions les uns auprès des autres. Notre cœur devenait plus sûr de lui-même.

Et la force du cœur résida en nous. »


« Et j’ai compris l’essence de l’homme.

L’homme est une MACHINE DE CHAIR.

[…] Dès que l’essence de l’être humain m’avait été dévoilée, j’avais cessé de voir sa représentation. J’ai traversé prudemment la salle, comme si j’avais peur de répandre ce qui m’avait été dévoilé. Les lecteurs étaient assis, l’air concentré. Ils étaient des machines de chair. Et chacune existait pour soi. Elles étaient assises, plongées dans les papiers. Chacune n’était intéressée que par ce papier. Et la voisine assise à côté d’elle ne l’intéressait aucunement. Il n’y avait pas de fraternité entre elles, et il ne pouvait y en avoir. Elles étaient notre erreur. Nous les avions créées des milliards d’années auparavant, quand nous étions des rayons luminophores. Les machines de chair étaient composées des mêmes atomes que les autres mondes que nous avions créés. Mais la combinaison de ces atomes était ERRONÉE. C’est pourquoi les machines de chair étaient mortelles. Elles ne pouvaient être en harmonie avec le monde environnant ni avec elles-mêmes. Elles naissaient dans la douleur et quittaient la vie dans la douleur. Toute leur vie se ramenait à une lutte pour le confort, pour le prolongement de l’existence des corps qui avaient besoin de nourriture et de vêtements. Mais leurs corps, qui apparaissaient sur la Terre soudainement, comme une explosion, disparaissaient avec la même soudaineté. Ils vieillissaient rapidement, devenaient malades, se tordaient, s’ankylosaient, pourrissaient et se décomposaient en atomes. Telle était la voie des machines de chair.

Et j’ai vu la Terre. Elle flottait et tournait dans le Cosmo, au milieu des mondes de la Sérénité et de l’Harmonie que nous avions créés. Seule la Terre était tourmentée et dysharmonique. Ce n’était là que notre erreur.

Et nous étions les seuls à pouvoir la corriger. »

 

Room, Emma Donoghue

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« Je sais plus les mots, ils sont sortis de ma tête.

Maman est encore dans la Chambre, je voudrais tellement, tellement l’avoir avec moi ! Grand Méchant Nick s’est sauvé supervite dans son camion mais où il va ? Plus au lac ni dans la forêt parce qu’il a bien vu que j’étais pas mort ; j’avais le droit de le tuer mais j’y suis pas arrivé.

Tout à coup j’ai une idée horrible. Peut-être qu’il est retourné à la chambre, peut-être qu’il est là-bas maintenant : bip-bip, il ouvre Madame Porte et s’il est fâché, c’est ma faute parce que je suis pas mort…

[…]

“Jack ? […] Tu peux me dire ton âge ?”

Trop facile ! Je montre cinq doigts.

“Cinq ans, très bien. ” Madame l’Agent Oh dit un truc que j’entends pas. Après elle demande le Dresse. Elle répète ça deux fois.

Je réponds aussi fort que je peux mais sans regarder. “J’en ai pas, de la Dresse.

– Mais si, où dors-tu la nuit ?

– Dans Petit Dressing.

– Dans un dressing ? ”

Essaie, dit Maman dans ma tête, mais Grand Méchant Nick est à côté d’elle, il est tant plus fâché que jamais et…

“Tu as bien dit dans un dressing ?

– Il y a trois robes, j’explique, les robes à Maman. Une rose et une verte avec des rayures et aussi une marron, mais elle préfère les jeans.

– Ta maman, c’est ça ? demande Madame l’Agent Oh. Les robes sont à elles ? ”

Faire oui de la tête, c’est plus facile.

“Où est ta maman ce soir ?

– Dans la Chambre.

– Dans une chambre, d’accord. Quelle chambre ?

– La Chambre.

– Tu peux nous indiquer où elle se trouve ? ”

Je me rappelle : “C’est sur aucune carte. ”

Elle souffle, je crois que mes réponses servent à rien. »

 


« Outre les problèmes immunitaires, il lui faudra probablement affronter des difficultés dans des domaines tels que, voyons, la socialisation, bien sûr, les modulations sensorielles (il s’agit de filtrer et de trier tous les stimuli qui l’assaillent), sans compter les problèmes de perception de l’espace… »

 

Les visages, Jesse Kellerman

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« Nous n’avons chacun qu’une histoire à raconter et nous devons le faire comme ça nous vient naturellement. Je ne porte pas de flingue ; je ne suis pas coutumier des bagarres ou des courses-poursuites en voiture. Tout ce que je peux faire, c’est dire la vérité, et, en vérité, je suis peut-être bien un sale con prétentieux. Peu importe. Je n’en mourrai pas.

“C’est comme ça”, ainsi qu’aime à le répéter Samantha.

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Une maxime qui me conviendrait mieux – pour ma vie en général, mon travail et cette histoire en particulier – serait plutôt : “C’est comme ça, sauf quand c’est autrement, c’est-à-dire la plupart du temps. ” Je ne connais toujours pas toute la vérité, et je doute que je la connaisse un jour.

Mais je m’emballe.

Je veux simplement dire que, ayant vécu longtemps dans un monde d’illusions, un genre de bal costumé géant où chaque phrase est soulignée de clins d’œil entendus et entourée de moult guillemets, c’est un soulagement que de pouvoir m’exprimer sincèrement. Et si ma sincérité ne sonne pas comme Philip Marlowe, tant pis. C’est comme ça. Ce livre est peut-être un roman policier, mais, moi, je ne suis pas policier. Je m’appelle Ethan Muller, j’ai 33 ans, et avant je travaillais dans l’art. »

L'auteur nous en dit un petit peu plus sur lui et son roman ici !

 

Le sommet des dieux, Taniguchi

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Ouragan, Laurent Gaudé

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« Elle est descendue, emportant avec elle son parfum de femme et l’immobilité de l’air. Elle est descendue et, paradoxalement, la barque est devenue plus lourde. Il m’aura été donné de revoir une femme, une dernière fois. C’est bien. Là où je vais, je serai seul avec les souches d’arbres et les grenouilles. Je la regarde de dos. Elle est belle. Cela aussi, je le quitte. Swinging Louis et Boons ne disent rien mais ils ont le visage sombre. Nous nous éloignons à regret. Elle nous plaisait, cette femme. […] Elle nous plaisait par son immobilisme et le regard vague avec lequel elle n’a cessé de regarder la ville défiler, sans se soucier de nous. Maintenant qu’elle est descendue, nous restons seuls avec nous-mêmes. […]

Ils sont là, tous les deux, sains et saufs. Elle ne peut plus parler ni bouger. Elle sent que quelque chose est complet à cet instant et cela fait tellement longtemps qu’elle se sentait amputée et boiteuse qu’elle ne sait pas nommer ce bonheur. Son fils raté et son homme perdu, ils sont là, tous les deux, face à elle. Le ciel ne contient pas assez d’air pour qu’elle respire à sa mesure. »

 

Replay, Ken Grimwood

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« […] Puis il commença à réaliser ce qu’il voyait.

Le passé. Leur passé. Le sien et celui de Paméla. Il remarqua d’abord les bandes d’actualité : le Viêt-nam, les assassinats des Kennedy, Apollo 11 ; puis il s’aperçut qu’il y avait également des extraits de films, de programmes de télévision, de vieux scopitones… Et soudain il reconnut, sur l’un des récepteurs, son chalet de Montgomery Creek ; et, sur un autre, un instantané de la photo de la classe de Judy Gordon, à la faculté, suivie par une vidéo la montrant adulte, faisant signe à la caméra avec son fils Sean dans ses bras – l’enfant, qui, dans une autre vie, avait étudié les dauphins grâce à Starsea.

Le regard de Jeff passait maintenant d’un écran à l’autre pour essayer de tout absorber, de ne rien laisser passer : Chateaugay remportant le Derby du Kentucky en 1963, la maison de ses parents à Orlando, le club de jazz de Paris où la clarinette de Sidney Bechett l’avait bouleversé, le bar de l’université où il avait vu Paméla commencer un replay, sa propriété non loin d’ici… Puis, sur un des récepteurs, un long plan du village de Majorque, adossé à la colline ; la caméra s’avançait lentement vers la villa où Pamela était morte, puis passait soudain à un plan flou d’amateur, la représentant à quatorze ans, avec son père et sa mère dans la maison de Westport.

–  Mon Dieu ! s’écria-t-il, fasciné par le montage de tous leurs replays. Où as-tu trouvé tout ceci ? […] Incroyable, chuchota-t-il. Je ne saurais te dire à quel point je te suis reconnaissant de m’avoir donné l’occasion de voir ça.

– Je l’ai fait pour toi. Pour nous. Personne d’autre ne peut comprendre. […]

– La prochaine fois… La prochaine fois sera pour nous, si tu souhaites qu’il en soit ainsi. »

 

La porte des enfers, Laurent Gaudé

 

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« J’écris pour ne pas me laisser en paix. Parce que ne pas écrire serait un renoncement. Une paresse de l’esprit et du désir. L’homme que je serais alors me semblerait défait et repus. 

J’écris car cela me force.
J’écris pour avoir des milliers d’années, connaître des foules de sentiments contradictoires.
J’écris pour vivre sous des paysages étranges, à des époques passées. Pour plonger dans des vies qui me sont étrangères et être solidaire de frères éloignés. 
Je suis vieux. Je suis jeune. J’ai traversé des deuils et des batailles. J’ai connu d’immenses plaisirs.
Je suis une femme. Une mère. Un voyageur égaré. 
J’écris pour embrasser cette foule d’hommes que je convoque en mon esprit et que je fais camarades de pensée.
J’écris pour donner à voir le monde qui me hante. Un monde qui se construit au fil des lectures, au gré des rencontres, un monde imprégné de mes peurs, de mes voyages, de mes fantasmes. 
J’écris car je sens, la nuit, que cela grouille en moi.
J’écris pour offrir l’hospitalité. Mes textes de théâtre attendent qu’on s’empare d’eux. Ils sont comme des pièces vides qui rêvent d’être habitées. Je les ai élaborés en pensant que d’autres viendront y séjourner : des metteurs en scène, des comédiens, des spectateurs. Chacun aménagera ces espaces à sa dimension. 
J’écris pour être habité. De toutes ces raisons, je ne sais laquelle est décisive et laquelle accessoire. Il y en a mille autres encore. 
J’écris parce que j’ai peur. Parce que j’aime travailler la nuit. Parce que j’ai hâte de textes à venir.
J’écris par pur plaisir.
 »

 

Un aller simple, Didier van Cauwelaert

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« La vie est calme à Vallon-Fleuri, et les descentes sont rares. Il faut dire qu’un policier qui se mettrait en tête de contrôler les identités dans les quartiers nord, d’abord il serait immédiatement reconduit à la frontière, et puis le préfet lui passerait un savon, parce que la mesure qu’il a prise pour faire baisser la criminalité, le préfet, c’est de décider qu’on n’existe pas. Marseille-Nord, officiellement, c’est devenu un désert. Nos cités ne sont plus marquées sur les cartes ; il reste une trentaine de policiers titulaires pour deux cent mille inexistants, et du coup on s’est mis à les protéger, comme une espèce en voie de disparition. […]

Non, dans l’ensemble, Marseille-Nord, ça fonctionne assez bien. On a même des attractions de Paris qui passent par chez nous. Des commissions d’étude qui proposent des solutions pour améliorer la qualité de notre vie. Question ensoleillement, l’an dernier, ils nous ont bien améliorés, à Vallon-Fleuri : ils ont scalpé les vieilles tours de la cité d’à côté, comme quoi la délinquance venait du trop grand nombre d’étages. Sur ce plan-là, nous, on ne risque rien : le Tsigane, même adoptif comme moi, ne supporte pas la verticale. On ne pourrait pas vivre dans une tour. Ni dans une barre, d’ailleurs – c’est comme une tour, mais en longueur, et ça ne doit pas être très bon non plus pour la délinquance ; dès qu’un logement se libère dans une barre, l’office HLM le mure, au lieu de le relouer. Ca revient moins cher que de le remettre en état, je pense. » 

 


« Notre histoire s’arrêtait sur un quai plein de soleil, de maillots mouillés, de peaux salées, de couples heureux. En la regardant monter dans la micheline, la jupe collée à ses fesses, j’avais beau l’imaginer dans dix ans avec les cent vingt kilos de sa mère, l’hérédité n’atténuait rien. On aurait pu grossir ensemble, et voilà : je resterais maigre. Un fond d’espoir bizarre, pourtant, m’empêchait d’être malheureux. J’ai toujours eu des espèces de pressentiment ; je ne sais pas lire dans les mains, comme Lila qui me répétait que j’avais une double vie dans mes lignes – fidèles comme j’étais, ça m’énervait à un point – mais quand j’ai du mal à souffrir, en général c’est un signe. »

 

L'oublié, Elie Wiesel

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« – Il s’agit de rester dans le présent. L’instant possède sa propre force, sa propre éternité tout comme l’amour conçoit son propre absolu. Aspirer à vaincre le temps, c’est vouloir être un autre : on ne peut vivre à la fois dans le passé et dans le présent. Qui s’y efforce risque de s’enfermer dans des abstractions qui séparent l’homme de lui-même. Sortir du présent peut devenir dangereux pour l’homme qui, du coup, se retrouve dans un univers ambigu. Dans notre monde, la force réside dans l’acte de créer et de recréer sa propre vérité, sa propre divinité.

Eh oui, père. Tu as tenté de me convaincre que, même pour toi, rien n’était perdu. Vivre dans l’instant vaut mieux que de ne pas vivre.

– Dans l’espace d’un seul instant, m’as-tu dit ce soir-là, tu peux déclarer à ton prochain que tu l’aimes ; et, en le disant, tu as déjà remporter une victoire sur le destin.

Je me souviens : malgré ta fatigue, malgré ta peur, tu avais l’air extasié. Tu parlais pour te persuader autant que pour me rassurer ; tu célébrais le présent pour ne pas abdiquer devant lui.

– L’avenir ? m’as-tu dit. L’avenir est une illusion, la vieillesse une humiliation et la mort une défaite. Certes, l’homme peut se révolter. Mais sa seule révolte, c’est de crier « non » dans le présent contre l’avenir. Tant que ses lèvres lui obéissent, il dira au destin : Tu me refuses le droit et la possibilité de vivre pleinement, eh bien, je le ferai quand même ; tu récuses mon bonheur sous le prétexte qu’il n’a pas de lendemain, qu’il ne peut être qu’imparfait car coupé de ses racines, eh bien, je le savourerai quand même. » 


« Tout en marchant, le fossoyeur continue son bavardage complaisant :

 Les gens ne nous apprécient pas assez, je te le jure. Pourtant, que feraient-ils sans nous ? Nous seuls savons nous y prendre avec la mort. Et avec la terre. Que d’autres se mettent en tête de faucher notre boulot, et la terre les avalera d’un coup, crois-moi. Avec nous, elle est gentilles, la terre. Elle ne dit rien ; elle se laisse faire. Elle reçoit ce que nous lui donnons. Elle ne grince pas, elle ne proteste pas. Elle subit l’arrogance de l’assassin et les larmes de sa victime. Ouverte à tous les corps, à tous les coups, la terre est la grande conquérante puisqu’elle s’empare des morts et s’arrange pour en nourrir les vivants…

Est-il déjà ivre le fossoyeur ? Qui lui a appris à s’exprimer si bien ?

– C’est encore loin, la taverne ?

– Pour nous, rien n’est loin, dit le fossoyeur en riant.

Cette voix, songe Malkiel, d’où tire-t-elle sa force ? De la mort ? Est-ce la voix de la malédiction ? »

 

Un homme est mort, Kris et Davodeau

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Retrouvez tout l'univers de Davodeau sur le site de l'auteur.

 

 Après le tremblement de terreHaruki Murakami

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« Cette nuit-là, Satsuki pleura dans son grand lit bien propre. Elle reconnut qu’elle devait maintenant se préparer à aller petit à petit vers la mort. Elle reconnut qu’elle avait une pierre blanche et dure au fond d’elle-même. Elle reconnut qu’un serpent aux écailles vertes l’attendait quelque part, tapi dans les ténèbres. Elle pensa à l’enfant qui n’était pas né. Elle avait détruit cet enfant, l’avait jeté dans un puits sans fond. Et pendant trente ans, elle avait haï cet homme. Elle avait souhaité qu’il meure dans d’atroces souffrances. Elle avait même espéré du fond du cœur que survienne pour cela un tremblement de terre. En un sens, c’était elle-même qui avait provoqué ce séisme à Kobe. “Cet homme a changé mon cœur en pierre, mon corps en pierre.” » Thaïlande

 

La communauté, Tanquerelle et Yann Benoît

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« Autant je n’ai jamais douté du fond, autant la forme me posait problème. L’idée d’entretiens avec mon beau-père permettait à la fois de rester au plus près du vécu tout en confrontant le point de vue de deux générations. Mais elle comportait aussi la difficulté de rendre attrayant une simple conversation autour d’une table. Le principe des « flash-back » traités différemment au lavis et venant ponctuer notre dialogue, m’est vite venu comme une évidence. Mais le problème est que j’en revenais toujours à ces deux personnages parlant autour d’une table. C’est au fil des pages que l’idée de jouer avec ceux-ci, comme par exemple, en les faisant voler ou bien en les représentant comme des géants, s’est imposée d’elle-même. Je crois que ce projet m’aura beaucoup appris, dans tous les sens du terme. »

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Si vous avez aimé, vous pouvez continuer la visite sur le blog de Tanquerelle.

 

La solitude des nombres premiers, Paolo Giordano

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« Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes. Ils occupent leur place dans la série infinie des nombres naturels, écrasés comme les autres entre deux semblables, mais à un pas de distance. Ce sont des nombres soupçonneux et solitaires, raison pour laquelle Mattia les trouvait merveilleux. Il lui arrivait de se dire qu’ils figuraient dans cette séquence par erreur, qu’ils y avaient été piégés telles des perles enfilées. Mais il songeait aussi que ces nombres auraient peut-être préféré être comme les autres, juste des nombres quelconques, et qu’ils n’en étaient pas capables. Cette seconde pensée l’effleurait surtout le soir, dans l’entrelacement chaotique d’images qui précède le sommeil, quand l’esprit est trop faible pour se raconter des mensonges.

A un cours de première année, Mattia avait appris que certains nombres premiers ont quelque chose de particulier. Les mathématiciens les appellent premiers jumeaux : ce sont des couples de nombres premiers voisins, ou plutôt presque voisins, car il y a toujours entre eux un nombre pair qui les empêche de se toucher vraiment. Des nombres tels que le 11 et le 13, tels que le 17 et le 19, le 41 et le 43. Si l’on a la patience de continuer, on découvre que ces couples se raréfient progressivement. On tombe sur des nombres premiers de plus en plus isolés, égarés dans cet espace silencieux et rythmé, constitué de seuls chiffres, et l’on a le pressentiment angoissant que les couples rencontrés jusqu’alors n’étaient qu’un fait accidentel, que leur véritable destin consiste à rester seuls. Mais au moment où l’on s’apprête à baisser les bras, découragé, on déniche deux autres jumeaux, serrés l’un contre l’autre. Les mathématiciens partagent la conviction que, pour autant qu’on puisse poursuivre cet exercice, on en trouvera toujours deux autres, même s’il est impossible de déterminer où jusqu’à ce qu’on les découvre. »

 

 

Une promesse, Sorj Chalandon

 

« Il a fermé les yeux. Il a souri. Il a jeté sa tête en arrière et il a ri. Un peu pour la vieillesse, un peu pour lui seul. Il a décidé qu’Etienne et Fauvette continueraient de vivre. Il a décidé que Milon de Crotone venait d’entrer dans la pièce, que Fauvette était là, et Etienne aussi. Que tous avaient pris place autour des fleurs rouges. Il a décidé que le cancer n’avait pas assassiné Fauvette, que la douleur n’avait pas tué Etienne, que les loups n’avaient pas dévoré Milon. Il a décidé que la mort était repartie défaite, sans toucher au tilleul. Il a décidé que Fauvette et Etienne écriraient par sa main. Il a décidé qu’ils le guideraient. Il a décidé que leur journal vivrait après eux. Et puis il a ouvert les yeux. Tout était l’évidence. Il a pensé à Fauvette, à sa voix, à sa façon de tracer les lettres, à sa manière de recourber élégamment la jambe avant du R. Il a penché la tête. Il a posé la mine sur le papier. Il a hésité un peu, et puis il a écrit :

« Samedi 21 novembre. 10 h 30. Lucien a passé la nuit à nous veiller. Il dit qu’il va appeler tous nos amis à l’aide. Il a l’air triste, mais il est fort. Il a fait promesse que nos vies seraient préservées encore un peu. Il a fait promesse que la lampe ne saurait rien de notre mort. Il a fait promesse de la détruire quand le temps sera venu et de sauver nos âmes prisonnières. Ainsi aurons-nous vécu plus longtemps que la vie. »

 

Sukkwan Island, David Vann

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 © Blaise Arnold

 

« On avait une Morris Mini avec ta maman. C’était une voiture minuscule comme un wagonnet de montagnes russes et un des essuie-glaces était bousillé alors je passais tout le temps mon bras par la fenêtre pour l’actionner. Ta maman était folle des champs de moutarde à l’époque, elle voulait toujours qu’on y passe quand il faisait beau, autour de Davis. Il y avait plus de champs alors, moins de gens. C’était le cas partout dans le monde. Ainsi commence ton éducation à domicile. Le monde était à l’origine un vaste champ et la Terre était plate. Les animaux de toutes espèces arpentaient cette prairie et n’avaient pas de noms, les grandes créatures mangeaient les petites et personne n’y voyait rien à redire. Puis l’homme est arrivé, il avançait courbé aux confins du monde, poilu, imbécile et faible, et il s’est multiplié, et il est devenu si envahissant, si tordu et meurtrier à force d’attendre que la Terre s’est mise à se déformer. Ses extrémités se sont recourbées lentement, hommes, femmes et enfants luttaient pour rester sur la planète, s’agrippant à la fourrure du voisin et escaladant le dos des autres jusqu’à ce que l’humain se retrouve nu, frigorifié et assassin, suspendu aux limites du monde. »

 

L'homme du lac, Arnaldur Indridason

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« - Regarde un peu les élections, continua-t-elle. Ils les disent libres mais il n’y a qu’un seul parti qui se présente. Qu’est-ce qu’il y a de libre là-dedans ? Si tu as une autre opinion, on te colle en prison. C’est quoi, ça ? C’est ça, le socialisme ? […] Et cette surveillance réciproque ! tonna Ilona, de plus en plus énervée. Ils disent que sa raison d’être est de nous aider. Nous sommes censés surveiller nos amis, notre famille, et signaler les opinions qui vont à l’encontre du socialisme. Si tu sais que quelqu’un de ta classe écoute des radios occidentales, alors tu dois le dénoncer et on le trimballe de classe en classe pour confesser son crime. Les enfants sont encouragés à dénoncer leurs parents.

[…] Après l’émerveillement initial de leur séjour à Leipzig, quand la réalité leur était apparue, les Islandais avaient discuté de la situation. Tomas s’était fait sa propre conception des choses sur cette société de surveillance, ce qu’on appelait « surveillance réciproque » et qui consistait pour chaque citoyen à observer les autres et à dénoncer les comportements ou les opinions contraires à l’esprit socialiste. De même concernant la dictature du parti communiste, la censure de la presse et la réduction de la liberté d’expression, l’obligation d’assister aux réunions et aux défilés. Son opinion était que le Parti n’avait pas à dissimuler les méthodes dont il usait, mais, au contraire, à reconnaître qu’en cette période de changements, il était nécessaire de recourir à ces moyens afin d’atteindre l’objectif et de créer un Etat socialiste. Ceux-ci étaient justifiables tant qu’ils avaient un caractère temporaire. Dans le futur, de telles méthodes ne seraient plus nécessaires, les gens constateraient d’eux-mêmes que le socialisme était la meilleure organisation possible. »

 


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