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Indignation, Philip Roth

Publié le par Arianne

Rentrée littéraire 2010

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Les années 1950 aux États-Unis. Alors que Marcus bosse avec son père dans la boucherie familiale et apprend à « faire ce qui doit être fait » – même les choses dégoutantes comme vider les poulets – la guerre suit son cours idiot et irrémédiable en Corée.

Marcus a la chance de ne pas faire partie de ces jeunes Américains envoyés au front. Pas comme ses deux cousins morts au combat. Il n’a qu’une idée : réussir ses études, être irréprochable pour ne pas risquer le renvoi qui signifierait sa mobilisation. Tout se passe pour le mieux à la boucherie avec son père, jusqu’à ce que celui-ci perde pied. Est-ce l’ombre du danger potentiel qui plane ? Devenu maladivement inquiet, le père de Marcus ne le laisse plus respirer, veut suivre les faits et gestes de son fils et se ronge les sangs à tout instant craignant qu’il ne lui arrive malheur.

Ce n’est plus tenable pour Marcus qui choisit une université loin de chez lui et difficile d’accès pour échapper à cette surveillance paranoïaque et étouffante. Commence alors pour lui de nouvelles découvertes et une expérience qui va le bouleverser. En rentrant dans sa vie, Olivia va questionner son rapport au monde et aux gens. Mais est-ce vraiment elle la cause de toutes ces perturbations ? La nuit de l’événement dans la fameuse LaSalle marque pour Marcus le moment exact où tout a basculé.

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USA 1950, Vincent Massy

La vie de famille, la vie de campus avec ses interdits transgressés, les confréries, les compagnons de chambre qui transforment la cohabitation en enfer, les convocations chez le doyen, les idéaux et les révoltes contre l’obscurantisme, la peur de la guerre. Refus de la mort pour l’un, désir d’en finir pour l’autre. Alors que la vie étudiante est censée être empreinte de folle insouciance, de plaisirs charnels et de fêtes entre amis, celle de Marcus est pesante et marquée par la culpabilité : ses relations sont conflictuelles avec les uns, inexistante avec les autres. Il refuse de rentrer dans une confrérie, ne se lie avec personne et déteste chacun de ses compagnons de chambre. Il vit sa première rencontre avec une fille comme une épreuve qui présage des pires conséquences et glisse doucement vers l’issue fatale quand il n’est là que pour y échapper.

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USA, 1950, Vincent Massy

Il y a quelque chose d’étrange et de presque dérangeant chez Roth : on lit ce roman avec plaisir, ça sent le vieux film américain des années 50 (et pour cause !) mais derrière une apparente simplicité du thème, il y a la guerre en Corée qui, si elle est juste évoquée avec discrétion, nous semble comme à l’origine du récit. On va comprendre assez vite que tout y est dramatiquement lié. Et puis il y a les scarifications d’Olivia, sa faiblesse psychologique, la maladie du père (sa toux persistante et inquiétante mais pas tant que son angoisse annonciatrice de malheurs), il y a les « youpins » jetés ça et là que Marcus fait semblant de ne pas entendre, le désarroi de sa mère et les rigidités réglementaires du campus. Derrière la légèreté de ce qui est raconté là, il y a tout un monde contraint, rigide et contenu, il y a les plaisirs coupables qui doivent être châtiés et la mort qui rôde.

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Philip Roth

« Sur le moment, je n’étais pas arrivé à croire – et, ce qui est assez ridicule, je n’y arrive toujours pas – que ce qui se passa ensuite eut lieu parce que Olivia le voulait. Ce n’était pas la façon dont les choses se déroulaient entre un garçon élevé dans les traditions et une gentille fille comme il faut, du temps que j’étais en vie, en l’an de grâce 1951, et que, pour la troisième fois en à peine un peu plus d’un demi-siècle, l’Amérique était à nouveau en guerre. Je n’aurais en tout cas jamais pu croire que ce qui se passa avait un quelconque rapport avec le fait qu’elle me trouvait séduisant, sans même parler de désirable. Quelle était l’étudiante qui trouvait un garçon “désirable” à Winesburg ? Je n’avais pour ma part jamais entendu dire qu’il existât de tels sentiments chez les filles de Winesburg, de Newark ou d’ailleurs. A ma connaissance, les filles ne brûlaient pas ce genre de désir ; ce qui les allumait, c’étaient les limites, les interdits, voire carrément les tabous, tous au service de ce qui était, au bout du compte, l’ambition dominante chez la plupart des filles qui fréquentaient Winesburg à la même époque que moi : rétablir, avec un étudiant sérieux et pourvu d’une situation, le type même de vie familiale dont elles s’étaient provisoirement coupées en faisant des études. Et cela, le plus rapidement possible.

Je n’arrivais pas non plus à croire qu’Olivia avait fait ce qu’elle avait fait parce qu’elle y trouvait du plaisir. Cette pensée était renversante, même pour un garçon ouvert et intelligent comme moi. Non, ce qui s’était passé ne pouvait être que la conséquence de quelque chose qui ne tournait pas rond chez elle, mais pas forcément un défaut d’ordre moral ou intellectuel ; en cours, elle m’avait paru bien plus forte intellectuellement que les autres filles que j’avais pu connaître et, pendant le dîner, rien n’avait pu me pousser à croire qu’elle était autre que moralement irréprochable. Non, ce qu’elle avait fait avait dû être causé par une anomalie. “C’est parce que ses parents sont divorcés”, m’étais-je dit. Il n’y avait pas d’autre explication à une énigme aussi abyssale. »

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