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Un roman russe, Emmanuel Carrère

Publié le par Arianne

Un-roman-russe

Voilà un titre d’autant plus étonnant qu’il ne s’agit pas vraiment d’un roman. C’est le récit croisé de deux moments particuliers et importants dans la vie de l’auteur : son voyage en Russie pour un reportage étonnant et sa relation amoureuse avec sa compagne de l’époque, Sophie.

Le ton est donné dès les premières pages : le récit sera cru, impudique, dérangeant. Un rêve érotique ouvre en effet le récit de son séjour à Kotelnitch, petite ville triste et sombre de Russie où l'auteur part faire un reportage sur un pauvre réfugié hongrois, interné pendant la guerre dans un hôpital psychiatrique puis oublié là – mutique – pendant plus de 50 ans, dans l’indifférence générale.

Aussi anecdotique que ce fait divers paraisse, il ouvre pour Emmanuel Carrère une porte d’accès à son histoire familiale. C’est ce roman russe là qu’il veut écrire. L’histoire d’une famille qui l’habite par ses silences et ses contradictions qu’il ne peut résoudre tant les tabous familiaux sont tenaces. Une histoire tue, cachées, refoulée, que le fils cherche à déterrer contre le souhait de la mère. Une manière pour lui de se libérer du poids de la culpabilité familiale qui les étouffe.

« En quelques mots : mon grand-père maternel, Georges Zourabichvili, était un émigré géorgien, arrivé en France au début des années vingt […] Les deux dernières années de l’Occupation, à Bordeaux, il a travaillé comme interprète pour les Allemands. A la Libération, des inconnus sont venus l’arrêter chez lui et l’ont emmené. Ma mère avait quinze ans, mon oncle huit. Ils ne l’ont jamais revu. On n’a jamais retrouvé son corps. Il n’a jamais été déclaré mort. Aucune tombe ne porte son nom.

Voilà, c’est dit. Une fois dit, ce n’est pas grand-chose […] Le problème est que ce n’est pas mon secret, mais celui de ma mère.

Adulte, la jeune fille au nom imprononçable est devenue sous celui de son mari – Hélène Carrère d’Encausse – une universitaire, puis un auteur de best-sellers sur la Russie communiste, postcommuniste et impériale. Elle a été élue à l’Académie française, elle en est aujourd’hui le secrétaire perpétuel. Cette intégration exceptionnelle à une société où son père a vécu et disparu en paria s’est construite sur le silence et, sinon le mensonge, le déni.

[…] J’ai compris que si l’histoire du Hongrois m’a tellement bouleversé, c’est parce qu’elle donne corps à ce rêve [celui de sa mère de voir un jour revenir son père vivant]. Lui aussi a disparu à l’automne 1944, lui aussi s’est rangé du côté des Allemands. Mais lui, cinquante-six ans plus tard, il est revenu. Il est revenu d’un endroit qui s’appelle Kotelnitch, où je suis allé et où je devine qu’il me faudra revenir. Car Kotelnitch, pour moi, c’est là où on séjourne quand on a disparu. »

Petit-Matriochka

Couper le cordon, la grosse mymy

Il pense que c’est en Russie qu’il va trouver les réponses et cela lui donne enfin une bonne raison de se remettre sérieusement à la langue qu’il maîtrise mal, ce qui le peine infiniment. Comme si la langue était le média nécessaire à la compréhension de ce qui lui échappe. Si parler une langue étrangère, c’est nommer le monde à travers elle et saisir les spécificités du peuple qui le parle, alors peut-être que les choses s’éclairciront.

« Depuis quelques années, je me suis convaincu qu’apprendre ou réapprendre le russe serait la clé d’un changement décisif. Que, parlant ou reparlant russe, je m’affranchirais de la honte qui étrangle ma voix et pourrais enfin parler à la première personne. Pour dire qu’on parle une langue couramment, on dit svobodno, librement, et c’est exactement ce que je me figure : que parler russe me libérera. »

russe

En parallèle à sa quête familiale, Emmanuel Carrère dévoile de manière très impudique sa relation avec Sophie : leur rencontre, leur vie conjugale, leurs ébats, leurs fantasmes, leurs disputes, aussi, et les réconciliations torrides. À leur relation chaotique, hystérique, bruyante et désordonnée répondent l’ennui des journées à Kotelnitch, l’apathie de l’auteur, sa léthargie, son impuissance.

Le lecteur ne peut s’empêcher de se demander quelle est la part de fiction dans ce récit qui porte ironiquement le nom de « roman ».  Carrère mêle narcissisme et étalage de vie privée, il apparaît comme un personnage antipathique, parfois odieux, imbu de lui-même, méprisant. Le portrait qu’il brosse de lui-même est sans concession, déterminé et, quelques fois, touchant.

Une étonnante lecture d’un réel intérêt culturel et sociologique d’une certaine Russie d’aujourd’hui et une démarche intéressante pour s’affranchir du poids de l’histoire familiale. Dans tous les cas, un « roman-confession » – à valeur cathartique pour l’auteur – qui ne laisse pas indifférent.

emmanuel carrere

 Emmanuel Carrère

« Nos vies sont différentes, nos amis aussi. La plupart des miens s’adonnent à des activités artistiques, et s’ils n’écrivent pas de livres ou ne réalisent pas de films, s’ils travaillent par exemple dans l’édition, cela veut dire qu’ils dirigent une maison d’édition. Là où je suis, moi, copain avec le patron, elle l’est avec la standardiste. Elle fait partie , et ses amis comme elle, de la population qui prend chaque matin le métro pour aller au bureau, qui a une carte orange, des tickets-restaurant, qui envoie des CV et qui pose des congés. Je l’aime, mais je n’aime pas ses amis, je ne suis pas à l’aise dans son monde qui est celui du salariat modeste, des gens qui disent "sur Paris" et qui partent à Marrakech avec le comité d’entreprise. J’ai bien conscience que ces jugements me jugent, et qu’ils tracent de moi un portrait déplaisant. Je ne suis pas seulement ce petit bonhomme sec, sans générosité. Je peux être ouvert aux autres mais de plus en plus souvent je me braque, et elle m’en veut. »

Dans le labyrinthe

Le documentaire Retour à Kotelnitch, réalisé pendant ce voyage en Russie

retour kotelnitch Voir la bande-annonce

La vidéo d'un entretien avec l'auteur sur la frontière entre fiction et non-fiction au sujet de ses romans L'Adversaire, Un roman russe et D'autres vies que la mienne

De fil en aiguille

emmanuel carrere  la femme et l ours  grace

 

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