Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Rosa candida, Audur Ava Ólafsdóttir

Publié le par Arianne

Rentrée littéraire 2010

rosa.jpg

Arnljótur (ne rebroussez pas chemin, la suite vaut la peine !) a décidé de quitter la maison familiale. Une vingtaine d’années, un frère jumeau un peu autiste, une mère décédée trop tôt dans un bête accident de la route le jour même de son anniversaire et un père inquiet, qui tourne en rond entre ses recommandations filiales et ses essais culinaires.

« “Il y a peu de chance que tu manges de l’églefin de sitôt, mon petit Lobbi”, dit papa. Je ne veux pas lui faire de peine en disant qu’après quatre mois passés en mer au milieu des viscères de poisson, je me fous pas mal de ne plus en voir la couleur pendant un bout de temps. »

Il partageait avec sa mère la passion des plates-bandes, de la serre, des roses. Accueilli dans une des plus belles et plus célèbres roseraies, le jeune homme part à l’aventure avec ses boutures de Rosa Candida, la fameuse rose à huit pétales.

Histoire de son périple, de ses aventures, des problèmes de santé rencontrés, des filles qui partagent son lit malgré lui ou sa voiture. Sorte de parcours initiatique, de l’adolescent ingénu et indécis, au stade adulte. Car Arnljótur a une fille. Un accident d’une nuit qu’il lui faut admettre et inclure dans sa vie.

« Je suis bien obligé de me demander comment deux personnes qui ne se connaissent pas ont pu faire pour fabriquer un enfant aussi divin dans des conditions aussi primitives et inadéquates que celles d’une serre. Il s’en faut de peu que je n’éprouve du remords. Plein de gens ont tout juste : se courtisent de manière constructive, accumulent peu à peu les biens du ménage, fondent un foyer, ont la maturité nécessaire pour résoudre leurs différends, paient leurs traites à échéance et n’arrivent quand même pas à fabriquer l’enfant dont ils rêvent. »

On voyage au rythme du garçon jusqu’à ce monastère situé on ne sait trop où dans la montagne où les gens parlent un patois en voie de disparition. Arnljótur s’installe, se lie d’amitié avec Frère Thomas avec qui il regarde des films, s’interroge sur le corps et la vie et jardine le reste du temps. Quand la mère de sa fille lui demande de garder la petite, sa vie prend une tournure différente. L’emménagement, l’apprentissage de la cuisine, le développement de la relation avec l’enfant et du rôle de père, les interrogations sur la possibilité d'un couple...

Arnljótur a un langage et des attitudes délicieusement désuètes. Sensible, cérébral, torturé tout autant que généreux, tendre et gentil, il émeut, touche, fait rire tour à tour. Il n’y a pas d’indécence ni de suspens, pas de tambour battant ni de souffle court dans ce roman. C’est la vie qui se déroule avec tout ce qu’elle a de simple et de complexe. C’est à la fois frais et agréable, une jolie parenthèse fleurie dans cette rentrée littéraire tellement sombre.

« Je suis toujours dans la forêt, qui n’a pas l’air de vouloir finir, avec sa gamme de couleurs allant du vert au vert. J’ai en tout cas le loisir de réfléchir à mes affaires, comme dirait papa – ce qui ne veut pas dire que je caresse l’espoir de parvenir à une conclusion au bout de mille six cent cinquante-quatre kilomètres. En dehors de l’obligation de me tenir du bon côté de la route, c’est surtout à la veille au soir que je pense en ce moment. Ce qui en ressort – j’en suis encore tout désarçonné – et qui imprègne toutes mes pensées au fil des deux cents premiers kilomètres, c’est le changement incontournable de mon amie de jeunesse, vue sous la forme d’une nouvelle personne, sans lunettes, avec un corps de femme. Je pourrais assurément me demander, tout comme elle, si je ne suis peut-être pas assez porté sur les femmes. Je peux bien tenir une femme dans mes bras pendant la moitié d’une nuit, mais je ne suis pas sûr de pouvoir la protéger contre ce qu’elle redoute. Les filles ont en général bien plus de choses à dire que moi, elles parlent de leur relation avec le grand-père dont elles étaient les chouchoutes, racontent qu’il leur a appris à jouer aux échecs et qu’il les emmenait au concert avant de tomber malade du cancer de la prostate. Elles vont parfois évoquer quelque événement dramatique, survenu dans leur famille, éventuellement au siècle dernier, si rien de tragique en dehors de la mort du grand-père, et parfois de la grand-mère peu après, ne s’est passé au cours des dernières années. Les femmes ont une très longue mémoire et sont sensibles à l’effet des choses singulières qui ses sont produites dans leur famille au cours des deux cents dernières années ; après quoi elles vont jusqu’à essayer de me relier à leurs racines historiques. J’aurais bien du mal à me présenter de la sorte à qui que ce soit, même s’il est tout à fait envisageable de coucher avec une fille. »

Commenter cet article