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Rescapé du Camp 14, Blaine Harden

Publié le par Arianne

rescapes camp14

« La semence des ennemis de classe, quels qu’ils soient, doit être éliminée sur trois générations », Kim Il Sung, 1972

 

Un document majeur pour la compréhension de la Corée du Nord en général et du fonctionnement de son système répressif et des camps de prisonniers en particulier. L’histoire absolument incroyable et fascinante de Shin, né dans le Camp 14, prison pour les ennemis politiques, « [le camp] a la réputation d’être le plus dur de tous, à cause des conditions de travail particulièrement brutales, de la vigilance de gardes et du fait que l’État ne pardonnera jamais aux détenus, tant les crimes qu’ils ont commis sont jugés graves. […] le Camp 14 séquestre environ cinquante mille prisonniers et couvre deux cent quatre-vingts kilomètres carrés », et de son extraordinaire évasion.

Ce qui est remarquable, c’est qu’étant né en « captivité », il n’a aucun point de comparaison. Il ne connaît pas l’extérieur, il n’a pas la nostalgie d’un temps meilleur ni l’espoir d’un avenir moins douloureux. Il n’a d’autres repères que les règles qu’on lui a inculquées depuis sa naissance et qu’on lui rabâche inlassablement encore et toujours.

« Contrairement à ceux qui ont survécu à un camp de concentration, Shin n’a pas été arraché à une existence civilisée et contraint de descendre en enfer. Il est né au camp et y a été élevé. Il en a accepté les valeurs. Il s’y trouvait chez lui. »

Le récit est composé de trois parties : la première, assez difficile par la violence et la misère des conditions de vie qui y sont décrites, relate la vie de Shin dans le camp. Les règles auxquelles il est soumis, le travail des enfants de plus de 16 ans, les rapports de suspicion et de méfiance envers chaque être humain – la dénonciation étant encouragée, récompensée, valorisée – sont autant de témoignages poignants, parsemés d’épisodes cruels et révoltants.

« […] chaque année, quelques prisonniers sont exécutés en public. D’autres sont battus à mort ou assassinés, discrètement ou non, par les gardes, qui ont un droit presque illimité à exercer brutalités et viols sur ceux qu’ils surveillent. La plupart des détenus travaillent dans les champs, dans les mines de charbon et dans les ateliers de confection militaire, s’ils ne fabriquent pas du ciment. Ils subsistent grâce à un régime de quasi-famine composé de maïs, de chou et de sel. Ils perdent leurs dents, leurs gencives noircissent, leurs os sont fragilisés et, quand ils atteignent quarante ans, ils sont voûtés. Comme on ne leur fournit de nouveaux vêtements qu’une ou deux fois par an, ils travaillent et dorment dans les mêmes haillons crasseux et ne peuvent en général se procurer ni chaussettes, ni gants, ni sous-vêtements, ni savon, ni papier hygiénique. Il est obligatoire de travailler douze à quinze heures par jour, jusqu’à la mort, qui survient couramment avant cinquante ans, en raison de maladies liées à la malnutrition. »

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La deuxième partie narre la fuite de Shin. Une rencontre déterminante va très ironiquement l’amener à prendre la première décision libre de sa vie. On lui demande d’espionner un nouveau prisonnier et de rapporter tous ses propos antipatriotiques et toutes ses critiques du régime. Mais les récits de cet étranger, Park, qui a vécu en Chine, sont fascinants pour Shin et lui ouvre un univers insoupçonné. « Enivré par ce qu’il apprend du prisonnier qu’il est censé trahir, Shin prend probablement la première décision libre de sa vie : il choisit de ne pas cafarder. » Il découvre qu’il existe un monde au dehors, un monde où l’on peut manger à sa faim. Voilà la faille. Très insidieusement, l’idée de sortir du camp va germer et c’est avec Park qu’ils vont mettre en place leur plan d’évasion, qui ne va malheureusement pas se dérouler comme prévu...

L’exode de Shin à l’extérieur du camp est incroyable. Imaginez un jeune homme qui n’est jamais sorti de chez lui, qui ne connaît rien des codes sociaux et rien de la vie hors du camp, qui se retrouve à devoir trouver le chemin vers la Chine et passer la frontière ! Le danger guette partout et la faim tenaille toujours.

« Le mot que Shin utilise encore et toujours pour décrire ces premiers jours est "choc".

Peu lui importe que la Corée du Nord en plein hiver soit laide, sale et sombre, ou qu’elle soit plus pauvre que le Soudan, ou que, dans l’ensemble, elle soit considérée comme la plus grande prison du monde par les organisations de défense des droits de l’homme. Il n’a connu jusque-là que vingt-trois ans dans une cage en plein air dirigé par des tortionnaires qui ont pendu sa mère, abattu son frère, rendu son père infirme, assassiné des femmes enceintes, frappé des enfants à mort ; des brutes qui lui ont appris à trahir sa famille, qui l’ont supplicié au-dessus du feu.

Il se sent merveilleusement libre, surtout que, pour autant qu’il le sache, personne ne le recherche. »

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La dernière partie parle de l’après. Que faire en dehors du camp ? Shin est pris en charge pour rejoindre la Corée du Sud (après bien des péripéties) puis il émigre aux États-Unis. Mais chaque étape est douloureuse et compliquée. La liberté apporte son lot de souffrances. Ce n’est qu’après-coup, une fois la comparaison possible et établie avec les normes extérieures et civilisées que la culpabilité s’insinue jusqu’à ruiner complètement le sentiment de liberté. De quelle liberté jouir quand on comprend qu’on a vendu sa mère, abandonner son père ? Comment être heureux quand le camp a marqué si profondément votre chair et qu’il continue de torturer vos nuits ? Avec l’aide précieuse de Shin, l’auteur parvient à donner un éclairage très émouvant et dérangeant sur le sort des rescapés. Il interroge leur rapport au monde, leur impossibilité à sortir du camp une fois libres : « la plupart des survivants sont obsédés par la honte, le mépris de soi et un sentiment d’échec » (Judith Herman, Trauma and recovery).

Un document terrible et nécessaire.


Escape-From-Camp-14

Blaine Harden et Shin Dong-hyuk

 

« Les gardes lui ont appris à vendre ses parents et ses amis, et il pense que tous ceux qu’il rencontre vont le vendre à leur tour. »


« La malnutrition dont il a souffert dans son enfance a bridé son développement. Il est donc petit et mince – un mètre soixante-huit pour environ cinquante-cinq kilos ; il a les bras déformés par de lourdes tâches pendant sa croissance ; ses reins et ses fesses portent les cicatrices de la torture par le feu ; la peau de son pubis révèle les stigmates du crochet par lequel un garde le maintenait au-dessus du brasier ; ses cheveux conservent les marques des liens par lesquels on le suspendait tête en bas au cachot ; il manque une phalange à son majeur droit : on la lui a coupée pour le punir d’avoir laissé tomber une machine à coudre dans l’escalier d’un atelier de confection du camp ; sur toute leur longueur, ses tibias ont été lacérés et brûlés par les barbelés électrifiés qui n’ont pas réussi à le confiner dans le Camp 14. »


« Shin, né esclave, élevé derrière une clôture, n’a appris à l’école qu’à lire et à compter. Comme son sang est perverti par les crimes présumés des frères de son père, aucune loi ne le protège. Pour lui, rien n’est possible. La carrière que l’Etat lui a prescrite ne lui propose que des travaux forcés et une mort prématurée, causée par la maladie et la faim chroniques – le tout sans mise en accusation, sans procès, sans appel envisageable, et dans le plus grand secret. »

 

Dans le labyrinthe

Blaine Harden et Shin Dong-hyuk sur France Inter

L'univers concentrationnaire, interview des auteurs sur France Culture

 

De fil en aiguille

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