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Nous... la cité, Rachid Ben Bella, Sylvain Erambert, Riadh Lakhéchène, Alexandre Philibert, Joseph Ponthus

Publié le par Arianne

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Non, il ne s’agit pas d’un livre pour nous faire aimer la cité ni pour nous dire qu’en vrai, il ne s’y passe pas du tout ce qu’on croit qu’il s’y passe. Pas que, disons.

Car oui, les jeunes qui y trainent sont désœuvrés ; oui, ils font des conneries pour s’en sortir ; oui, ils détestent les flics autant qu’eux les méprisent ; oui, ils se font arrêtés, emprisonnés, tués aussi parfois. On n’est clairement pas au pays des Bisounours, ici, il faut lutter pour survivre. Il y en a quatre qui ont décidés de lutter avec les mots, pour voir. Et sont terriblement surpris de constater le pouvoir que ça leur donne, et d’y prendre goût.

Joseph Ponthus est éducateur de rue. Un drôle de boulot.

« Jospeh, je sais pourquoi tu as fait éducateur comme métier. T’aurais jamais eu les couilles de devenir un voyou ; et, surtout, t’aurais jamais pu être flic. Du coup, comme ça, t’es entre les deux… »

Sa mission : se faire apprivoiser par les jeunes des 12 à 25 ans d’une banlieue, écouter leurs besoins, les aider dans leurs démarches juridiques, leurs recherches d’emploi, les épauler dans toutes les galères et leur apporter tout ce qu’il peut. Son expérience a fait l’objet de plusieurs articles parus dans la revue en ligne Article 11 ainsi que d’un papier dans le Canard Enchaîné, qu’il avait déjà à l’époque rédigé avec quelques jeunes de la Cité (une drôle d’opportunité, relatée elle aussi dans le livre). Quand on lui propose d’en faire un livre, il n’en croit pas ses oreilles ! D’abord sceptique, il décide finalement de se lancer dans ce projet un peu fou.

Il va en parler dans la Cité et « recruter » quatre joyeux drilles qui seront de l’aventure.

Riadh : « Toujours discret, toujours souriant, le beau gosse de vingt-deux ans bien coiffé, c’est limite s’il ne s’excuse pas quand il balance une vanne un peu plus appuyée que d’habitude. »

Alex : « un des rares Blancs au milieu de la bande d’Arabes, de Noirs et de métis. Discret, voire taiseux, ses fins yeux verts semblent tout analyser en profondeur. »

Sylvain : « d’affaires de vol en affaires de violence, ce ne sont que sursis, mises à l’épreuve et rendez-vous régulier avec le SPIP [Service pénitentiaire d’insertion et de probation] .»

Rachid : « Il nous a tout fait voir, Monsieur Rachid, les insultes encaissées les deux premières années quand il nous fuyait sur le quartier, les caillasses lancées qui tombaient à un mètre de nous, le premier procès avec attestation de suivi socio-éducatif, la première visite en taule et même au mitard un samedi matin de novembre, le premier séjour de rupture, la galère des obligations d’une mise à l’épreuve, un semblant de cavale et une nouvelle incarcération. »

Voilà l’atelier d’écriture lancé.

Autant dire une activité surréaliste pour ces jeunes plus familiers d’embrouilles que de littérature.

Le résultat est déroutant.

« Il en a fallu du temps, pour que quatre jeunes de quartier puissent se livrer ouvertement. Plus de cinq ans de travail éducatif, quotidien, exigeant. Soudain, la chance de quelques rencontres nous permet d’envisager l’inconcevable : écrire un livre. Tout raconter. Le quotidien, les flics, les conneries, le business, la religion, la taule, les à-côtés de la cité… »

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Cité Pablo Picasso, Nanterre

Sous forme de journal, Joseph nous brosse la genèse du projet et son avancée jour après jour. Au cœur de la Cité, on vit le quotidien de jeunes qui ne sont ni dealers ni terroristes. Habitués à ne pas être pris en considération, à ne pas être écoutés, à être coupés de la « vraie ville », l’autre, lointaine, au-delà du périph, Paris…, ils s’étonnent de cette proposition d’écriture. Leur découverte du pouvoir de l’écrit est touchante. Ils peuvent dire qui ils sont, où ils sont, ce qu’ils vivent au quotidien : les multiples démarches juridiques, la prison, les débrouilles, les moments passés avec les copains, mais aussi leur rapport à la religion, à l’école, au sexe, à l’amour, à la mort.

« En fait, c’est trop bien, le bouquin que tu nous a offert… Je me suis fait contrôler par les flics dans le RER parce que j’avais pas de billet. Comme y avait du monde avant moi qui se faisait contrôler, j’enlève mes écouteurs et je me mets à lire, l’air tranquille, quoi. Les flics, ils ont vu que je lisais, ils ont dû se dire je sais pas quoi, et ils m’ont laissé partir comme ça… Et puis, j’ai remarqué un autre truc, c’est que c’est top avec les meufs, tu laisses un peu dépasser le titre de ta poche, elles voient que t’es un mec cultivé, forcément tu fais un petit sourire après et c’est parti quoi… »

Rachid : « En fait, c’est bien d’écrire, on peut tout dire, en plus, comme ma mère ne sait pas lire, je peux encore plus tout dire. »

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CRIX2

C’est un roman à suspense (les rebondissements juridico-administratifs palpitants des affaires de Rachid), une enquête ethnologique (un groupe d’humains dont les codes nous sont pour la plupart inconnus, qu’ils nous révèlent avec une grande intelligence, beaucoup d’humour et d’autodérision) et une exploration linguistique :

« Bien ou quoi ? Michto ou quoi ?

Rem’s s’est nachave. Passe-lui un grand salam. Bretin te passe le salam avec les spaghetti. Quand tu le verras, on racavera ensemble, OK, mon bicot ? »

Où l’on comprend que ce monde là, celui de la Cité, est différent. Pas meilleur ni pire (bon sans doute pire la plupart du temps), mais surtout différent. La langue elle-même, propre à son territoire, y joue un rôle important. Elle est d’une richesse et d’une inventivité inouïes, se nourrissant de la diversité des habitants de la Cité. Ainsi se crée un mélange étonnant, drôle et poétique d'argot, verlan, pakistanais, gitan, arabe, mandingue, manouche… L’exercice de style au quotidien. Des Monsieur Jourdain de banlieue ?

Un exercice parfaitement réussi qui nous éclaire sur un monde méconnu et souvent mal présenté. Pour désamorcer la vision réductrice et simpliste d'une banlieue violente et dangereuse, un livre émouvant où les mots et l'écrit sont la véritable bataille. 

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« – Au fait, Joseph, faudra qu’on se voit pour discuter un peu, tous les deux…

D’expérience, c’est l’archétype du truc qui pue. Le gars qui tchatche pendant vingt minutes de tout et de rien et attend le moment du départ pour envoyer la bombe. Je me rapproche.

– Pas de problème, Mohamed, mais pourquoi, au fait ?

– Oh, rien, mais moi aussi j’aimerais bien écrire un livre. J’ai jamais osé mais quand je vois que les gars y arrivent… Et puis, c’est que j’en ai, des choses à raconter…

La baffe dans la gueule. Si tous les mecs de la cité se mettent à vouloir écrire…

“Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise les champs du possible”, qu’il écrivait, Pindare, dans la Grèce du Ve siècle avant J.-C. En hommage aux athlètes dont ce n’était pas tant la victoire qui importait que le Beau et le Bon l’emportant sur la médiocrité. À ce moment, je crois que ça serait une belle définition du métier d’éducateur. Épuiser les champs du possible. »


« – Tu vois, Joseph, on a fait une réu sans te prévenir, on a discuté et réfléchi et, franchement, ça ne va pas du tout…

Léger coup de stress.

– Parce que, en fait, Nous, la cité, ça ne correspond pas à ce qu’on veut faire passer come message. Tu vois, la virgule, elle nous assimile trop à la cité en général, alors qu’on veut juste témoigner. Du coup, on propose de la remplacer par trois petits points. Tu vois : Nous… La cité, ça rend les choses plus claires, non ?

Putain… Des quasi-analphabètes il y a un an qui ergotent maintenant sur un signe de ponctuation… Je les regarde comme si je ne les avais jamais vus avant, comme si j’avais ignoré tous les progrès et les avancées souterraines qui se sont passées au fin fond de leur crâne depuis tout ce temps. »

Dans le labyrinthe

L'intégralité du livre est disponible en ligne sur le site des Editions Zones.

Une présentation du livre par Joseph Ponthus et Riadh Lakhéchène sur Fance Info.

La revue en ligne Article 11, également disponible en kiosque.

Commenter cet article

ta d loi du cine 13/11/2012 17:06

Bonjour.
Citations bien choisies...
D'accord avec vous (il me semble que vous le sous-entendez) sur la "mise en abyme" du projet de livre qui est le projet d'écrire un livre sur un projet, celui de faire écrire un livre par des
"jeunes"...
D'accord aussi sur le fait que les codes "de la cité" sont parfois inconnus au lecteur.
ce qui manque, à la fin, c'est: et la suite? Que sont-ils devenus, arès? Ont-ils continué à rédiger? Et, ce qui était anticipé (y aller avec ou sans capuche...): les séances de dédicaces en
librairie, la rencontre avec les lecteurs...?
(s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

Arianne 14/11/2012 09:49



Oui, c'est juste ! Quelle suite pour eux et cette expérience là va-t-elle changer le rapport à leur monde, à la Cité, etc. A suivre, donc, s'il y a une suite...