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Les hommes en général me plaisent beaucoup, Véronique Ovaldé

Publié le par Arianne

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Lili vit avec Samuel dans cette maison rassurante et paisible où elle passe ses jours entre langueur et évanescence. Elle est comme ça, Lili, en suspens dans le monde, pas vraiment incarnée ni tout à fait ancrée. Quand elle aperçoit Yoïm au zoo où elle se rend régulièrement, son fragile équilibre chancelle. Son corps se réveille, son désir enfantin enfoui, ses sens, reprennent vie sans qu’elle puisse vraiment contrôler les choses.

« Yoïm est là, assis à la buvette du zoo, sous les acacias, je vais vers lui, enfin, avec tous mes seins qui soupirent, je vais vers lui, il est temps, assis devant sa bière, cette petite chaise vert forêt va-t-elle tenir encore, petite chaise vert forêt, ne t’écroule pas sous le poids de mon amant, je crois que j’en souris, alors je vais vers Yoïm, j’entends les perroquets qui s’engueulent au loin, et Yoïm baisse son journal et mon cœur se fige, chacun de mes gestes a une lenteur de scaphandrier, et les seins se pétrifient de voir ses mains si larges, j’essaie de calmer mon monde, j’essaie de calmer mes choses. »

Elle nous confie alors son enfance, ses « 14 x 12 mois d’enfance morne », pas si lointaine, somme toute, vu de ses 23 ans, mais déjà si pleine de blessures et d’expériences précoces. La mort de sa mère, l’appartenance de son père au « Parti » – flingues et bottes dans les placards et portrait de « Dodolphe » dans le salon – et sa conception pour le moins étrange de l’éducation de ses enfants, la candeur de son petit frère qui a cessé de parler (ou parle à l’envers) et sa rencontre déterminante avec Yoïm, son héros, son sauveur.

Lili erre dans sa vie entre angoisses et excitations du présent et souvenirs troubles du passé.

L’écriture de Véronique Ovaldé est magnifique : syntaxe déstructurée, originalité de la construction des phrases où le sujet se perd dans les incises, s’enrichit, se reconstruit et éclot riche de sens et de poésie. Elle allie un style onirique à des phrases parfois très crues, plus que sensuelles ou érotiques. Car le récit est traversé par une tension sexuelle palpable, brutale, parfois, que ni la douceur de Samuel ni la touffeur de l’été ne parviennent à calmer.

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Véronique Ovaldé

 

« Je tourne dans ma tête, comme je tournerais un caramel dans ma bouche, la proposition “long terme” de Samuel. J’y mets la langue puis je recule devant sa subite acidité. J’en apprivoise finalement le goût. Mais je ne réussis pas à me décider. J’attends que le soleil m’éclabousse et me brûle pour rentrer dans l’ombre de la cuisine. Là je claque toutes les portes et je fais de grands courants d’air en maintenant les fenêtres ouvertes avec des chaises, je reste au milieu de toute cette agitation pour que ma maison se rafraichisse et pour que s’envolent les pensées dangereuses. »

« Je suis restée à soupirer sur mon tabouret, à regarder cet escalier poudroyer et à ressentir un immense abandon, la poitrine creuse qui résonnait comme un clocher ; j’ai sauté du tabouret, je suis passée devant mon petit frère qui semblait attristé que je n’aie pas eu le courage d’ouvrir cette putain de porte – judas et verrous, sécurité, chaînes et serrures, sécurité – je suis retournée au salon où il y avait toujours ce lustre de bal qui gisait à terre avec des bouts de verre éparpillés partout, même dans mes cheveux, des brisures scintillantes, encore vivantes peut-être mais à jamais dissociées, vivez maintenant vos vies indépendantes, mon petit frère devait encore croire qu’il s’agissait de diamants alors il les regardait avec le respect qu’on doit aux choses précieuses, rares et imputrescibles et je me suis dit, de toute façon, il faut que je meure avant que papa rentre sinon il m’assommera à coups de pelle et je devrai payer ma vie durant ce joli lustre en faux diamants […] »

 

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