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Les désorientés, Amin Maalouf

Publié le par Arianne

Rentrée littéraire 2012

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« Je porte dans mon prénom l’humanité naissante, mais j’appartiens à une humanité qui s’éteint »

Adam a quitté son pays il y a des années. Quand son « ancien » ami, mourant, l’appelle et le réclame auprès de lui, c’est tout son passé qui resurgit avec pertes et fracas.

« Que le comportement de mon ancien ami pendant les années de guerre constitue une trahison des valeurs qui nous étaient communes, je n’en doute pas un instant, et j’espère qu’il ne va pas chercher à le nier. Mais n’est-ce pas sa fidélité qui l’a amené à trahir ? Par attachement au pays, il a refusé de partir au commencement du conflit ; étant resté, il a dû trouver des arrangements, accepter au fil des événements certaines compromissions qui allaient le conduire jusqu’à l’inacceptable. »

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Sémiramis, Christian Köhler

De retour dans le pays maudit et tant aimé, mille sentiments agitent Adam. Armé des lettres de ses amis d’autrefois, tous dispersés aux quatre vents sur la planète, tous fuyants la guerre et les combats, il nous raconte leur histoire. Adam retrouve son amie devenue tenancière d’hôtel, la belle Sémiramis, au nom si évocateur et aux formes tout autant. À la demande de Tania, la veuve de Mourad, l’ami qu’il est venu pleurer, il va tenter d’organiser les retrouvailles de leur groupe d’amis. Il y aura Albert, exilé aux États-Unis, dépressif revenu à la vie ; Naïm, installé au Brésil ; Bilal devenu islamiste et Ramzi chef d’une entreprise florissante créée avec Ramez, l’inséparable ami qui s’est depuis retiré en ermite dans la montagne.

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Vallée de la Qadisha – Monastère Saint-Antoine Qozhaya  ©  yeoman

 

La tentative de retrouvailles tisse l’histoire d’une amitié multiple, l’histoire de chacun des protagonistes, unique et complexe, l’histoire d’un pays et de ses religions incompatibles, l'histoire des relations entre Orient et Occident que l'auteur ne cesse d'explorer et d'interroger.

Une fascinante plongée dans le Levant qui ne cesse de sombrer et que chacun de ses habitants tente de hisser vers sa résurrection.

« […] C’est ce conflit, plus que tout autre, qui empêche le monde arabe de s’améliorer, c’est lui qui empêche l’Occident et l’Islam de se réconcilier, c’est lui qui tire l’humanité contemporaine vers l’arrière, vers les crispations identitaires, vers le fanatisme religieux, vers ce qu’on appelle de nos jours “l’affrontement des civilisations”. Oui, Naïm, j’en suis persuadé, ce conflit qui a gâché ta vie et la mienne est aujourd’hui le nœud douloureux d’une tragédie qui va bien au-delà de nous ou de notre génération, bien au-delà de notre pays natal ou de sa région. Je le dis en pesant mes mots : c’est d’abord à cause de ce conflit que l’humanité est entrée dans une phase de régression morale, plutôt que de progrès. »

Amin Maalouf livre un texte fortement autobiographique et aborde les thèmes universels de l’identité, de l’exil, des racines, de la guerre, des idéaux et des combats, du pardon, de l’amitié, de l’amour et de la fidélité. Mais c’est surtout le livre de la nostalgie : nostalgie des amitiés passées, enfuies, perdues ; nostalgie d’une époque révolue, de l’insouciance estudiantine ou tout semble encore possible ; nostalgie de la révolte et de l’espoir d’un monde plus juste, de l’illusion d’amener sa pierre à un édifice en construction, branlant mais pointé vers le haut ; nostalgie du pays perdu.

Mêlant les écrits, des lettres au journal intime, l'auteur brosse le portrait d'un pays et de ses contradictions au travers d'un groupe d'amis attanchants. La lecture est fluide, facile, éclairante et touche le lecteur au-delà des considérations religieuses ou politiques car elle nous parle de nous, de cette humanité qui s'éteint.

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Amin Maalouf

« Mes amis appartenaient à toutes les confessions, et chacun se faisait un devoir, une coquetterie, de railler la sienne – puis, gentiment, celle des autres. Nous étions l’ébauche de l’avenir, mais l’avenir sera resté à l’état d’ébauche. Chacun de nous allait se laisser reconduire, sous bonne garde, dans l’enclos de sa foi obligée. Nous nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes, nous sommes redevenus chrétiens, musulmans ou juifs, suivant des dénominations précises, un martyrologe abondant, et les pieuses détestations qui vont avec.

Nous étions jeunes, c’était l’aube de notre vie, et c’était déjà le crépuscule. La guerre s’approchait. Elle rampait vers nous, comme un nuage radioactif ; on ne pouvait plus l’arrêter, on pouvait tout juste s’enfuir. Certains d’entre nous n’ont jamais voulu l’appeler par son nom, mais c’était bien une guerre, "notre" guerre, celle qui, dans les livres d’histoire, porterait notre nom. Pour le reste du monde, un énième conflit local ; pour nous, le déluge. Notre pays au mécanisme fragile prenait l’eau, il commençait à se détraquer ; nous allions découvrir, au fil des inondations, qu’il était difficilement réparable.

Désormais, les années seraient liées dans notre mémoire à des tragédies. Et, pour notre cercle d’amis, aux défections successives. »

Dans le labyrinthe

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Rencontre avec l'auteur sur France culture

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