Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les âmes soeurs, Valérie Zenatti

Publié le par Arianne

Les_ames_soeurs__Valerie_Zenatti_.jpg

Lila, photographe, raconte son amour pour Malik, leur histoire éphémère, aussi intense que la lumière qu’elle ne parvient plus à capter depuis son absence. Avec son sourire s’est éteint l’objectif de son appareil. Et l'envie.

« Il souriait souvent, sans raison particulière, c’était comme des guillemets au début et à la fin de ses phrases, ses yeux se mettaient à briller, son visage s’ouvrait. J’avais l’impression que son sourire se faufilait en ondulant dans mon corps comme une liane toute douce, se blottissait dans mon ventre et le fécondait pour donner naissance à mon propre sourire. »

L’histoire de Lila et Malik, c’est le livre qu’a entamé Emmanuelle. Mère de famille débordée, elle voudrait pouvoir juste un instant s’arrêter, finir ces pages, se poser, avoir un moment pour elle, juste pour elle, sans avoir à débarrasser la table, coucher les enfants et rejoindre son mari, qu’elle aime toujours malgré l’outrage du temps.

Ce matin, Emmanuelle va oser. Peut-être quelque chose dans ce livre la pousse-t-elle ? Ou est-ce le souvenir ému d’Héloïse, son amie si précieuse qui n’est plus là pour prendre le temps avec elle ?

On découvre avec ravissement ce « double récit », écrit dans une langue à la fois épurée et poétique. La passion de Lila pour Malik et les voyages qu’elle entreprend pour son métier de photographe répondent à la vie ordinaire d’Emmanuelle, prise entre ses enfants et son travail. Une vie réglée, chronométrée, jugée par les autres alors qu’elle-même n’a pas le temps de regarder à quoi elle ressemble de l’extérieur. Nous traversons cette parenthèse délicieuse avec elle, entre nostalgie et soulagement.

Valérie Zenatti m’a touchée avec ce texte – assez court et qui se lit très rapidement – par l’émotion qu’il dégage et la justesse à la fois des personnages et des sentiments.

Pour qui pense qu’il n’est jamais trop tard, et pour tous ceux qui l’ont oublié.

 

« Elle se tient au bord de la journée dont elle va prendre possession comme à la lisière d’un pays où tout lui serait accessible. Par où commencer ?

La terre s’est ouverte sous elle, dévoilant les chemins qui lui manquent cruellement, depuis qu’elle a cru qu’il était sage de renoncer aux rêves.

Elle voudrait saisir les pans du mot qui s’étale autour d’elle, invisible et immense : liberté !

Elle voudrait courir, embrasser ce temps qui lui est offert, se féliciter : voilà je l’ai fait, j’ai osé. J’ai fui le bureau et la machine à café, les sourires, les regards en coin, les mines importantes dès que le mot « réunion » est prononcé, l’agitation des grands jours/ Ils vont médire, me maudire, me haïr, je les lâche, aujourd’hui, précisément, alors que l’étude sur les attentes écologiques des consommateurs doit être lancée. Je les entends d’ici. De toute façon, avec ses trois enfants. Et depuis qu’elle a sorti ce texte sur le temps partiel et imposé son absence un mercredi sur deux. N’est-ce pas. Elle n’en peut plus, c’est évident. Elle arrive en nage le matin, elle cavale pour être à l’heure le soir à l’école. Elle ne déjeune même pas parfois. Il y a des jours où elle arrive pas maquillée, à peine coiffée. Dans ces cas-là, on s’arrête de travailler, on ne fait pas les choses à moitié. On est honnête avec soi-même et avec les autres. On ne fait pas payer à l’entreprise ses désirs d’enfants, trois déjà, et elle risque de rempiler, non mais ils sont catholiques intégristes ou quoi, dans cette famille ? »


« Et Héloïse avait raconté le Noël de l’abandon, comme elle l’appelait. Elles se savaient engagées sur des chemins où elles ne s’aventuraient guère, des chemins interdits la plupart du temps, devant lesquels elles avaient érigé des barbelés et laissé pousser des ronces, mais qui les attiraient inexorablement, où il était bon de marcher à deux, même si c’était douloureux, même si la gorge se serrait parfois et que les yeux se remplissaient de larmes, il était bon de livrer ces années d’enfance saccagées et de sentir chaque mot et chaque silence compris par l’autre, qui devenait une sœur précieuse et irremplaçable, alors oui, ce soir-là dans le restaurant libanais, Emmanuelle s’était sentie consolée, d’une certaine manière, et rassurée par la présence d’Héloïse dans sa vie, pleine de gratitude pour ce lien qui lui procurait une confiance inédite. »

Commenter cet article