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Leningrad, 1943, Alexander Werth

Publié le par Arianne

 

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En 1941, l’avancée des troupes allemandes sur le front de l’Est est dévastatrice. Les villes tombent les unes après les autres. Avec pugnacité, détermination, foi en la grandeur et la suprématie soviétiques, Léningrad résiste, malgré les tirs d’obus, le froid impitoyable et la faim.

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« L’hiver arriva, dans toute sa cruauté. »

Le siège de Léningrad orchestré par l’ennemi dura de septembre 1941 à janvier 1944, le plus long siège de l’histoire (avant celui de Sarajevo), pendant lequel, d’octobre 1941 à mi-février 1942, la ville a été entièrement coupée du reste du pays. 632 000 Léningradois soumis à la famine périront. Quant au bilan global, il compte 1 800 000 de soviétiques.

« Tout au long des années 1941 et 1942, nous avons reçu 200 à 300 obus par jour ou tous les deux jours. Nous avons eu environ 40 000 obus tirés sur Leningrad entre 1941 et 1942. »

Journaliste, correspondant de guerre britannique, Alexander Werth est autorisé à se rendre dans la ville en 1943. L’ouvrage est le récit de son séjour de quelques jours, encadré par des officiels. Venu pour rendre compte des terribles conditions de vie pendant le blocus – et notamment des terribles mois d’hiver qui ont plongé la population dans le plus grand désespoir – l’auteur semble aussi y faire son propre pèlerinage.

 

« J’avais devant moi Leningrad ; quant à Petrograd, Saint-Pétersbourg, ce n’était plus désormais qu’histoire et littérature – et rien de plus. »

Né ici du temps où la ville s’appelait Saint-Pétersbourg, il parcourt les ruines en y cherchant l’appartement où il vécut enfant, les lieux connus, les endroits familiers. Il a la nostalgie de celui qui revient au pays et constate que rien n’est plus comme avant. La destruction de certains bâtiments le blesse presque dans sa chair. La perte des lieux de culture incontournables, de palais, de merveilles architecturales, le laisse aussi dévasté que les rues poussiéreuses qu’il contemple.

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Sergey Larenkov, Then and now : Leningrad Blockade 1941-44


« Ils pensaient nous faire peur, mais en réalité ils décuplaient nos forces. Leningrad n’allait pas laisser l’ennemi forcer sa porte. »

Il visite les usines Kirov, une école, les pensionnats d’enfants, entre autres, et retranscrit chaque fois aussi fidèlement que possible le propos de ces gens ordinaires qui, chacun a sa manière, a dû faire preuve d’héroïsme pour survivre à l’enfer.

La plupart d’entre eux ne sont pas très prompts à parler du terrible hiver 1941. On perçoit dans leurs non-dits le traumatisme, la bête noire tapie. Il n’est pas encore temps de se laisser aller. Dehors, les obus continuent de pleuvoir, il faut encore rester fort pour tenir bon face à l’oppresseur. L’auteur ne tarit pas d’éloges sur le courage de ces Léningradois, leur fierté, leur volontarisme, leur labeur sans plaintes et sans failles qui permet à la ville de continuer à fonctionner.

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Les femmes creusent des tranchées anti-chars à Léningrad

 

« Vous mangerez en fonction de ce que vous avez planté, n’attendez donc rien de l’extérieur. »

Comment ne pas être impressionné en effet devant la bonne volonté de chacun, l’enthousiasme, la détermination, l’énergie employée à faire que la ville fonctionne aussi normalement que possible ? Un obus s’écrase-t-il sur le tramway ? Le voilà réparé quelques heures plus tard. Le bois vient à manquer ? Les femmes partent couper les arbres du parc voisin. Chaque jour – même aux plus rigoureux de l’hiver et les plus sombres de la famine – l’école a lieu, les usines tournent, les gens parcourent parfois plusieurs kilomètres à pied au péril de leur vie pour aller travailler. Que chaque jour si peu ordinaire ressemble le plus possible à un jour normal : voilà le combat et l’héroïsme de ceux qui sont restés.

Les témoignages de ces jours-là sont vraiment poignants.

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Plus « récit de voyage » que livre historique, l’auteur ne cherche pas à analyser ni à remettre en perspective – et de fait, il y en a peu, n’oublions pas que nous ne sommes qu’en 1943 et que la guerre est encore loin d’être finie ! Il est venu témoigner d’un moment, faire un état des lieux et révéler de ce que les gens ont vécu. Il affirme lui-même ne pas vouloir se mêler de politique et il reste en effet loin de ces considérations. Seuls percent un certain patriotisme (qui peu être dérangeant après-coup, à la lumière des sombres années d’après-guerre que subira encore la Russie) et sa fierté d’appartenir à ce peuple qu’il vénère.

En revanche, l’introduction du fils – Nicolas Werth – est très éclairante. Elle rend parfaitement compte du contexte et explique de manière à la fois concise et très claire, la situation.

Premier témoignage à chaud (si l’on peut dire…), ce récit est un document exceptionnel.

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« Là, même au mois de septembre 1943, on pouvait se faire une idée de ce qu’avaient été les journées les plus sombres du blocus. Ces journées n’appartenaient pas encore au passé ; en un sens, les gens continuaient à vivre un cauchemar, mais un cauchemar volontaire, comme si c’était leur devoir de vivre ainsi. Personne ne niera que les conditions de travail dans cette usine d’armement – quasiment sur la ligne de front et sous le feu des canons – engendraient une tension nerveuse terrible. […] Les gens se faisaient un point d’honneur de tenir bon jusqu’à la fin de la guerre. Etre ouvrier aux usines Kirov et tenir bon étaient un titre de noblesse. Ces ouvriers n’étaient pas des soldats – 69 % d’entre eux étaient des femmes, des jeunes femmes et même des toutes jeunes filles. Elles savaient que travailler là ne valait guère mieux qu’être au front, que c’était même pire d’une certaine façon parce qu’on en pouvait jamais riposter. Mais chacun comprenait qu’il faisait un travail dont il serait toujours fier quels que fussent les sacrifices, les risques et le contrecoup de ce stress sur les nerfs et sur la santé. Combien d’ouvriers de l’usine atteindraient un âge avancé ? Très peu, sans doute. Ce dévouement était très particulier ; un dévouement fait de patriotisme, mais aussi de ferveur révolutionnaire et d’un enthousiasme dans la continuité de la grande tradition ouvrière du Petrograd de 1917. Dans le reste du pays, la guerre est perçue d’abord et avant tout comme une guerre nationale : de la victoire dépend la survie de la Nation. »

 

Dans le labyrinthe

L'incroyable galerie de photos montages de Léningrad avant/après le siège.

Une très riche galerie de photos d'époque.

La BO du film d'Aleksandr Buravsky, Leningrad.

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