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Le secret de Jasper Jones, Craig Silvey

Publié le par Arianne

Rentrée littéraire 2010

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Une nuit d’été caniculaire dans le bush australien, Jasper Jones vient frapper à la fenêtre de Charlie. Il a besoin d’aide. Il fait nuit, Charlie n’a jamais fait le mur ni même jamais désobéi à ses parents, il n’est pour ainsi dire pas vraiment ami avec Jasper, âgé de quelques années de plus que lui – et considéré par tous comme une mauvaise fréquentation – mais le voilà dehors dans l’obscurité et la nature effrayantes, à tenter de faire bonne figure dans ses « sandales de chochotte », face à Jasper si sûr de lui, roc imperturbable.

Livré à lui-même depuis toujours, Jasper se débrouille comme il peut. Parce qu’il est à moitié aborigène, ou parce qu’il faut toujours un souffre-douleur dans une petite ville (dans les grandes aussi, d’ailleurs…), il est celui vers qui tous les regards se tournent dès qu’il y a un soupçon ou une embrouille quelque part. Il y a pourtant quelque chose chez lui qui inspire à Charlie une totale confiance. Comment pourrait-il en être autrement après ce qu’il va lui montrer et ce terrible secret qu’ils vont partager ? Liés désormais par un silence plus grand que le désert australien, par un poids plus lourd qu’un eucalyptus géant, par un acte horrible autant que nécessaire, Jasper et Charlie vont passer un drôle d’été qu’ils ne sont pas prêts d’oublier.

Charlie, lui, est un gamin plutôt calme et sans histoire. Quand il ne passe pas son temps à lire – initié à Marc Twain et Truman Capote, entre autres, par son père –, il s’amuse avec Jeffrey, son meilleur copain avec lequel il a des échanges franchement drôle ou rêve à la belle Eliza, auprès de laquelle il perd tous ses moyens.

« Au moment de pousser la porte du magasin, elle se tourne vers moi.

– Ca te dirait de me raccompagner chez moi ?

Ma mâchoire se décroche. Cette fois, je hoche la tête plus vite que mon ombre.

Le temps qu’Eliza règle ses achats ne me suffira pas pour me donner une contenance. Je m’en veux d’avoir enfilé des vêtements sales, ce matin. J’espère au moins que je ne pue pas !

Bien sûr, je ne trouve rien de mieux que de me renifler les aisselles au moment précis où Eliza sort de la librairie avec son livre emballé dans un sac marron. Je plaque mes bras le long de mes côtés, comme au garde-à-vous.

Et nous voilà en route ! Je me chie littéralement dessus. Je devrais lui prendre la main, non ? Je crois bien. En tout cas, je ne vois pas comment y couper. Le hic, c’est que mes paumes sont moites. Je n’arrête pas de transpirer. Ca ne lui plaira pas. Ca la dégoutera même à coup sûr. Autant lui glisser un mollusque entre les doigts. Il vaut donc mieux que je m’abstienne. »

Cet été là, Charlie va finir d’être un enfant. Il va découvrir le côté sombre de certaines familles, à commencer par la sienne qui se délite avec une mère qu’il déteste, austère, autoritaire, frustrée et castratrice et un père a priori mou et consensuel, passif et renfermé.

« Ma mère a piqué une colère : pas contre moi, non. C’est à mon père qu’elle s’en est pris, en criant encore plus fort que d’habitude. […] De toute façon, mon père n’a pas paru s’en émouvoir. Il est resté planté sur le seuil de la cuisine, adossé au chambranle. Il a encaissé le coup sans moufter, en posant sur ma mère le même genre de regard perplexe et déçu qu’il m’avait lancé à mon retour, un peu plus tôt.

N’empêche : j’aurais voulu qu’il s’interpose. Qu’il tienne tête à ma mère en la foudroyant du regard. Qu’il se justifie. Qu’il réclame justice. Qu’il lui rétorque qu’il ne voyait pas ce dont elle parlait. Qu’il s’agace de la voir mettre en doute son affection pour nous. Mais non. Il a tout supporté sans réagir. Il a laissé ma mère débiter ses insanités. Une fois de plus, je me suis demandé si je verrais un jour mon père défendre ses convictions. »

Des secrets vont être révélés, tous plus incroyables les uns que les autres, dévoilant la nature humaine telle qu’un enfant de treize ans ne l’a encore jamais rencontrée. Entre l’insouciance finissante d’une amitié confortable et rassurante et les tourments de l’amour naissant va s’immiscer le poids du mensonge et du silence.

« Quand je regagne enfin ma chambre, j’ai l’impression d’y pénétrer pour la première fois de ma vie. Je ne m’y sens plus du tout chez moi. Tout me paraît différent : mes habits, mon odeur, comme si je venais de muer, de changer de peau.

Nous n’avons pas traîné pour revenir de chez Jack Lionel. Le chemin du retour m’a d’ailleurs laissé une drôle d’impression. Nous avons fait un détour par le terrain de cricket, histoire d’éviter le centre-ville. Des bribes de musique et de conversation nous parvenaient par intermittence. Dieu merci, je n’ai plus croisé Eliza Wishart. Sans doute que je me serais effondré dans ses bras en lui lâchant ce que j’avais sur le cœur. Je n’ai pratiquement pas échangé un mot avec Jasper. Je me sentais la tête vide. Jasper, lui, m’a paru perdu dans ses pensées. Comme s’il ruminait des questions qui le mettaient en rage. Il y a de quoi, aussi ! Il vient de perdre tous ses repères, comme si un tombereau d’ordures s’était tout à coup déversé dans sa vie. »

Craig Silvey est né en 1982 et Le secret de Jasper Jones est son deuxième roman. Très visuel et sensoriel, on est tout de suite plongé dans ce récit où la chaleur étouffante nous écrase, le malaise nous étreint, les insectes nous dérangent, la nuit nous inquiète autant qu’elle nous fascine, le murmure de la prairie nous rassure, l’alcool nous retourne le bide et la fumée de cigarette nous brûle les lèvres. L’auteur réussit à planter le décor merveilleusement bien et à nous tenir si ce n’est en haleine, au moins en émoi, durant tout l’été qui se déroule et qui voit tant de révélations émerger. Il y a le suspens, évidemment – comment les deux jeunes garçons vont-ils se sortir du pétrin dans lequel ils sont fourrés et, surtout, que s’est-il réellement passé dans cette prairie à l’abri des regards ? – mais il y a aussi l’amitié, les transgressions et les limites qu’elle impose, il y a les faux-semblants, les masques derrière lesquels tout le monde se cache et qui ne tardent pas à se fissurer, il y a la différence – le cancre, l’ermite ou l’étranger, parias d’une société toute en apparence – et puis l’amour et les secrets trop lourds qui l’entravent ou les non-dits trop longtemps tus qui le font exploser.

Avalé en quelques jours, une des meilleures trouvailles de ces dernières semaines.

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Un fan 28/11/2010 12:29


Un rapport avec le (presque) homonyme (peintre) Jasper Johns ?


Arianne 28/11/2010 14:04



Absolument aucune mais merci pour l'info, voilà un peintre que je ne connaissais pas du tout 


Jasper Johns, donc, à découvrire :)