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Larmes de pierre, Alexandra Fuller

Publié le par Arianne

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« “Surtout, ne t’avise pas de te glisser dans notre chambre la nuit”, dit maman.

Ils dorment avec des fusils chargés posés à côté d’eux, sur les descentes du lit.

“Et ne t’amuse pas à nous réveiller par surprise, ajoute-t-elle.

— Pourquoi ?

— Nous pourrions te tirer dessus.

— Ah.

— Par erreur.

— Bon.”

En fait, il y a de fortes chances pour que le coup de feu soit délibéré.

“Bon, d’accord.”

Donc, si j’ai besoin de maman et de papa au milieu de la nuit, j’appelle Vanessa, parce qu’elle n’est pas armée. Je souffle “Van ! Van ! eh !” jusqu’à ce qu’elle m’entende. Ensuite, elle doit allumer une bougie et m’accompagner aux toilettes, où je me soulage, à moitié endormie, à la lueur vacillante de la flamme jaune que ma sœur tient très haut, à l’affût des serpents, des scorpions et des tarentules. »

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Van and Bo in Karoi

Ainsi commence le récit autobiographique d’Alexandra Fuller, née en Angleterre, mais qui a ensuite vécu presque toute sa vie en Afrique. De Rhodésie (Zimbabwe) en Zambie, en passant par le Malawi, l’auteur déroule les épisodes d’une vie pas comme les autres. Alors que la Rhodésie est en pleine guerre civile, les Fuller luttent contre la chaleur, les animaux, les vers dans le ventre, les terroristes et les drames qui les frappent régulièrement sous un ciel peu clément. La vie est dure, le confort sommaire, le désarroi guette, mais dans ce chant alcoolisé de désespoir résonne aussi l’amour inconditionnel d’un pays qu’ils ont apprivoisé chacun à leur manière.

welcome to zimbabwe

Toute petite, Alexandra est confrontée à la mort, à la violence, à la rudesse d’un pays où il faut se battre pour survivre. Elle apprend vite aussi à se débrouiller toute seule, la cellule familiale étant assez instable. Pourtant, ce récit plein de vie, d’anecdotes, de souvenirs, n’est jamais découragé ni décourageant. Avec une simplicité réjouissante et beaucoup d’humour, elle conte sa vie pleine de drames et de petites aventures comme elle raconterait un voyage au coin du feu avec de bons amis. Et c’est cela sans doute qui nous transporte : on se retrouve là-bas, au milieu d’un foutoir exubérant, au cœur de la fournaise, on transpire, on peine à respirer, on entend les arbres craquer et les insectes bourdonner, on sent la chaleur sur notre peau et on prie avec eux que la pluie daigne tomber. Dans la voiture, on sent les secousses de la piste défoncée, on panique à la vue des soldats, on accepte la corruption comme gage de notre survie, on souhaite partir d’ici et on ne sait que rester. Mais plus que tout, on respire un mélange d’odeurs incroyables. Car Alexandra Fuller a réussi à faire un livre olfactif. Il est traversé de toutes parts de l’odeur de l’Afrique, de la nausée au ravissement.

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Il y est question de la guerre, de l’école, de la vie dans une ferme, des ravages de l’alcool, du conflit de cultures, de l’histoire de la Rhodésie et de son indépendance « Une enfance africaine », une chronique familiale, un récit d’aventures, une initiation à la vie : c’est un peu tout cela qu’offre ces Larmes de pierre.

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The Farm

« Nous roulons à travers une sorte de rêve. La guerre a jeté un sort effroyable au paysage, comme pour le château de la Belle au bois dormant. Chaque être sommeille ou retient son souffle, de crainte de déclencher l’explosion d’une mine. Chaque être guette, attend et se méfie. Des canons d’AK 47pourraient jaillir des buissons, et nous serions fauchés par des rafales de mitrailleuse, projetés sans oreilles ni lèvres hors de notre véhicule en flammes, dans l’odeur du plastique fondu et du métal brûlant.

Les seules créatures vivantes à célébrer notre guerre sont les plantes, qui se déversent, se tordent, s’enchevêtrent autour des immeubles et des écoles fermées dans les Tribal Trust Lands, ou grimpent sur les poteaux des kraals [enclos pour le bétail] vides. La guerre de Rhodésie a libéré la nature, rendant la terre à la végétation qui l’avait autrefois engloutie, avant l’arrivée de ses habitants. » 

 


« A l’intérieur de ses frontières coloniales chimériques, la Rhodésie contient plus d’histoire qu’un pays grand comme un mouchoir de poche ne pourrait en accumuler en moins d’un siècle. Sans se déchirer.

Cependant, la terre que nous foulons demeure au cœur de l’histoire de cette région, car tous (Noirs, Blancs, gens de couleur, Indiens, nouveaux venus, anciens), nous nous  battons pour la même chose : le sol cultivable, fertile, imprégné par les pluies, fleurant bon les vers. Un sol où faire pousser le tabac, le coton, le soja, où élever femme, enfants, vaches et moutons.

En Rhodésie, le cordon ombilical de chaque bébé qui naît est planté directement dans la terre, où il prend racine et grandit. L’arracher provoque la mort par étouffement ou par inanition. C’est ce que croient les gens d’ici. Privez-nous de la terre, et vous nous privez d’air, d’eau, de nourriture et de sexe. »


alexandra fuller

Alexandra Fuller

Dans le labyrinthe

Le site de l'auteur (en anglais)

Lire les premièreres pages

Le grand entretien sur France Inter avec Alexandra Fuller

 

De fil en aiguille

oeil du leopard  tsiganes

L'oeil du léopard, de Mankell, pour la vie dans une ferme en Afrique, pour les questions sur le colonialisme et ses ravages.

Tsiganes, de Jan Yoors, pour le récit d'une vie différente, aussi périlleuse que fascinante.



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