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La bâtarde d'Istanbul, Elif Shafak

Publié le par Arianne

  la batarde d Istanbul

 

Un roman moderne, drôle et sensible, qui parle sans prendre de pincettes des problèmes turcs et du génocide arménien non reconnu par certains, refoulé par d’autres. Ca sent bon la pistache, et chaque chapitre met en appétit : cannelle, noisettes, abricots, grains de grenade, figue séchées, eau de rose… miam ! Entre les Kazanci et les Tchakhmakhchian, nous ne sommes d’ailleurs jamais à court de bons petits plats, la cuisine turque rivalisant avec la gastronomie arménienne… et inversement.

Mais pour être précis, il ne s’agit pas vraiment de cuisine. Pas que.


pistache

Istanbul, de nos jours. Zeliha court sur les pavés en talons, sous la pluie. Le roman démarre sur les chapeaux de roues avec une sacré bonne femme qui se joue de la bienséance et des qu’en-dira-t-on. Belle, pressée, indépendante, sûre d’elle et de ses convictions, elle s’apprête à se faire avorter.

Quelques années plus tard, sa fille Asya, bien qu’elle n’ait pas « une personnalité si affirmée et un corps si séduisant » que sa mère, porte en elle sa colère, sa fougue et son refus des convenances. Privée de père, la « bâtarde » est résolument tournée vers l’avenir, elle qui ne peut se raccrocher à aucun passé.

 

« Debout dans l’encadrement de la porte, Zeliha la dévisagea avec l’expression d’une artiste qui a passé une nuit éthylique à peaufiner son œuvre avant de sombrer comme une masse, et qui ouvre les yeux sur l’horreur sans nom qu’elle a créé. Un sourire désabusé aux lèvres, elle observa cette figure si différente de la sienne. Et pourtant, le caractère était là. En dépit des apparences, sa fille était sa réplique fidèle.

Elle possédait son scepticisme, son insolence et son amertume. Sans s’en rendre compte, Zeliha avait transmis à son enfant son propre statut de mouton à cinq pattes de la famille. Par chance, Asya ne semblait ni trop désabusée ni trop tourmentée. Elle était encore trop jeune pour cela. Mais la tentation de l’autodestruction, ce penchant dont souffraient les âmes sophistiquées et ténébreuses, assombrissait déjà son regard. »

 

À des milliers de kilomètres de là, aux États-Unis, Armanoush jongle entre San Francisco et l’Arizona : d’un côté son père et sa famille d’arméniens émigrés, aussi envahissants qu’attentionnés ; de l’autre sa mère, Rose l'Américaine, tout autant étouffante et qui, en réaction à son mariage raté, par vengeance, par excès, s’est remariée avec un Turc. L’insulte suprême. Partagée entre ces deux mondes incompatibles, pour Armanoush (rebaptisée Amy par sa mère), « satisfaire les uns revenait à affliger les autres ». Torturée par le poids du passé, par le traumatisme familial, elle cherche à comprendre, à éclaircir les zones d’ombre de sa généalogie. Elle décide alors de partir à Istanbul dans la famille de son beau-père. Elle a besoin de ce voyage, de fouler le sol de ses ancêtres, de voir la maison de sa grand-mère, de dire aux Turcs qu’ils sont responsables des souffrances qu’elle porte en elle.

Elle ne se doute pas alors de ce qu’elle va trouver.

À commencer par une famille de dingues, des femmes toutes plus fantaisistes les unes que les autres, créant un singulier mélange très attachant.

Asya et Armanoush vont évoluer au milieu de ce petit monde fantasque entre interrogations existentielles, quête d’identité, débats philosophico-politique et choc des cultures. De cette rencontre va naître l’amitié mais va aussi chambouler les secrets bien gardés jusque-là.


epices

Peinture d’une Turquie moderne, portraits de femmes, mélanges de saveurs et d’odeurs, d’Orient et d’Occident, Elif Shafak signe un roman intelligent et juste sur une culture en mutation, sur la recherche des origines, sur le poids du passé et les secrets de famille. Elle aborde des thèmes polémiques et des sujets sensibles tout en parant son récit de douceurs et de légèreté. Pour ma part, une vraie belle découverte.


Istanbul and Bosporus

 Le Bosphore

 

 

Extrait de la fabuleuse préface d’Amin Maalouf

(qui se suffit presque à elle-même pour parler de ce livre !)

 

« Ce n’est pas un hasard si la Turquie est aujourd’hui le terreau d’une grande littérature. Celle-ci naît toujours des fractures, des blessures, des déséquilibres et des incertitudes. Elle naît de l’illégitimité sociale ou culturelle, du porte-à-faux et du malentendu. Elle naît – pour reprendre le mot forgé par Pessoa – d’une intranquilité. Celle de la Turquie est intense, puisque le pays s’est détourné de son passé ottoman et qu’il a renoncé à sa primauté au sein du monde musulman pour s’identifier à l’Europe, alors que celle-ci ressasse encore et encore le souvenir des janissaires sous les murs de Vienne.

Que faire lorsqu’on a derrière soi l’abîme et devant soi une porte fermée, ou faussement entrouverte ? En quête d’une issue de secours, les écrivains de la moderne Constantinople multiplient les interrogations, parfois expressément formulées, souvent implicites. Comment desserrer l’étau de la religion sans dériver vers d’autres fanatismes ? Comment garder son équilibre, au siècle des civilisations jalouses, lorsqu’on a un pied posé à l’ouest du Bosphore, et l’autre pied à l’est ? Comment survivre, à l’âge des inquisitions réciproques, lorsqu’on a été l’héritier majestueux et turbulent des califes arabes comme des empereurs romains ?

Elif Shafak assume l’ensemble des ces dilemmes, se refusant à être la femme d’un seul combat. A l’image de son pays, elle s’interroge constamment sur la mémoire, la tradition, la religion, la nation, la modernité, la langue, l’identité. Et elle apporte chaque fois des éclairages audacieux et subtils. Jamais elle ne s’écarte du récit pour assener un sermon, une démonstration ou une profession de foi ; ses idées les plus fortes arrivent en leur temps, au gré de l’histoire, au fil des murmures, sous de sages déguisements et d’insolents sourires. »

Elif-Shafak

 Elif Shakaf

 

« Ce jour-là, le désir d’affirmer son individualité était si bien ancré en elle qu’Asya se sentait capable de tenir tête au monde entier.

– Finis les gâteaux débiles pour mes anniversaires ! répéta-t-elle avec une ferveur redoublée.

– Trop tard, mademoiselle. Il est déjà fait, répondit tante Banu […] Sois gentille, fais comme si c’était une surprise, ta pauvre maman sera triste, sinon.

– Comment une chose aussi prévisible pourrait-elle encore me surprendre ? grommela Asya

S’entendre professer l’alchimie de l’absurdité, voir le non-sens converti en une sorte de logique omnipotente grâce à laquelle on pouvait convaincre n’importe qui, voire soi-même : voilà ce qu’il en coûtait d’appartenir à cette famille. »

 


 

« Grand-mère Gülsüm avait toujours donné plus d’amour qu’elle n’en avait reçu. Comme ces femmes qui vieillissent d’un coup, elle s’était couchée jeune fille pour se réveiller ridée. Elle n’avait jamais eu la chance de savourer les âges intermédiaires. Elle s’était entièrement dévouée à son unique fils, aux dépens de ses filles, espérant qu’il comblerait tous les vides. Et voilà que son existence se résumait à une poignée de lettres et de cartes postales. Il n’avait jamais remis les pieds à Istanbul. Depuis, elle enfouissait son amertume au plus profond de son cœur et s’endurcissait. Aujourd’hui, elle avait le regard d’une femme sévère et ne comptait pas s’en départir. »

 


 

Petite-Ma : « le temps pour elle a perdu sa linéarité. Il n’y a plus aucun panneau, aucun feu, aucune flèche pour lui indiquer la direction à suivre sur l’autoroute de la vie. Elle est libre d’aller où bon lui semble, de changer de voie sans prévenir, ou de s’arrêter au milieu de la route, de refuser de continuer, puisqu’il n’y a plus rien à atteindre, plus rien à attendre en dehors de l’éternelle récurrence de moments isolés. »

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