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L'oublié, Elie Wiesel

Publié le par Arianne

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Après une mauvaise série (voir les mangés par le Minotaure), voilà que je tombe enfin sur un de ces grands livres qui nous tiennent en haleine.

Qu'est-il de plus terrible pour un homme qui a vécu toute sa vie dans le culte du souvenir : mourir ou perdre la mémoire ? 

Elhanan Rosenbaum est malade et c'est irrémédiable : son passé, ses souvenirs fuient et rien ne peut enrayer cet assèchement terrible, inéluctable de sa mémoire. Son fils, Malkiel, est abattu par cette nouvelle. Ensemble, ils vont alors tenter avant qu'il ne soit trop tard, de redonner vie à la mémoire familiale dans laquelle s'inscrit un peuple martyr, un petit village hongrois, la belle Talia, Itzig-le-long le vengeur et un fossoyeur qui a traversé toutes ces années noires sans jamais être menacé.

Malkiel, fils d'Elhanan, fils de Malkiel, va remonter le temps et découvrir les blessures de ses aïeux qui ont connu les ghettos et la résistance, l'amour et les combats. De retour dans le village de son père, et avec l'aide de sa très séduisante guide, il parcourt le cimetière sous prétexte d'y étudier les inscriptions et retourne la poussière et convoque les fantômes pour trouver ce que son père lui a demandé de venir chercher. 

Le récit de trois vies enchevêtrées, trois générations marquées par les violences et les combats d'un monde en perdition. Les prémices de la guerre, les ghettos puis la terreur des combats et enfin la Terre promise, source d'apaisement pour un peuple en errance mais paix de courte durée sur ce territoire partagé. 

A chaque fils son combat pour la reconnaissance de ses valeurs et pour la sauvegarde d'une mémoire collective. L'oublié, terrible ironie du sort pour un Juif qui ne vit que par et pour le souvenir. 

La relation père/fils et le chemin parcouru pour retrouver ce père méconnu dans les méandres de sa mémoire défaillante au coeur de laquelle gît Talia, la mère absente, est lourde de peines et d'espoirs. Est-ce vrai que quiconque oublie son passé est condamné à le revivre ?

« Enfant, Elhanan se demandait où disparaissaient les paroles prononcées, les lueurs allumées, les silences partagés. Les prières non reçues du fidèle, qui les recueillait ? Les regrets du mourant, à qui appartenaient-ils après sa mort ? 

Il se posait pas mal de questions, Elhanan. Elles portaient sur le mystère de la vie et celui des ténèbres. Pourquoi vivre, si c’est pour cesser de vivre ? Pourquoi bâtir, si c’est pour se réveiller sur des ruines ? Son père essayait de lui expliquer que certaines choses demeurent inexplicables. Ses maîtres s’efforçaient de lui faire comprendre que, parfois, il valait mieux ne pas chercher à comprendre. 

Que la vie était belle en ce temps là. Bien réglée, rythmée, intégrée dans la mémoire de Dieu, elle permettait aux pauvres de se mettre en route en chantant, aux prisonnier de s’endormir et aux enfants de s’aventurer sur des sentiers inconnus. »

La structure non linéaire du récit est étonnante. On passe d'une époque à une autre, d'une vie à l'autre comme une pensée fugace, comme des soubresauts de souvenirs disloqués. Sans être jamais pathétique ni larmoyant, sans emphase ni exagération, les fils de l'Histoire se dénouent avec tendresse et émotion.  

« Un jour, Malkiel, tu m’as demandé pourquoi je n’écrivais pas mon histoire.

– Il ne faut pas, t’ai-je répondu.

– Essaie, m’as-tu dit.

– Il ne faut même pas essayer.

En vérité, j’ai essayé. À plusieurs reprises. Je déchirais les pages à mesure que je les noircissais. La distance entre les mots et ma mémoire me paraissait infranchissable. A travers les ruptures de construction, les jeux de miroirs, les souvenirs estompés, j’aurai souhaité sinon la cohérence première du monde, du moins celle qui constitue la base de la mémoire. Malheureusement, je n’arrivais pas à rattacher les fragments à un centre ; trop souvent les mots s’érigeaient en obstacle. Je me battais contre eux au lieu de me les concilier. Après la lutte, épuisé, je les contemplais comme s’ils étaient des cadavres. Parfois, en songeant aux morts dont j’ai juré de sauvegarder le souvenir, je me disais : Pour écrire cette histoire, il faudrait déjà être mort ; seuls les morts peuvent bien écrire leur histoire. Oublier serait-il pire que mourir ?

Un espoir malgré tout : quand je sentirai la fin, j’aurai assez de force pour écrire ceci : J’écris ces mots pour dire que je ne peux plus écrire. »

En lire un tout petit peu plus...

 

 

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