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L'héritage d'Esther, Sándor Márai

Publié le par Arianne

 

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Un style délicatement désuet, un air de Jane Austen transposé dans la bourgeoisie hongroise du début du xxe siècle.

« Si je veux être sincère – et quel autre sens pourrait avoir ce que j’écris ici ? –, je dois avouer que je ne trouve nulle trace, ni dans ma vie ni dans mes actes, de cette colère biblique, de cet emportement, de cette rudesse même qui, dit-on, caractérisaient les jugements que je portais sur Lajos et sur ma destinée. “J’accomplis mon devoir” – quelle violence ! quelle théâtralité dans cette expression ! On mène sa vie, insouciant… puis on découvre un jour qu’on l’a “accompli”, ce devoir, ou, au contraire, qu’on y a manqué. Je commence à croire qu’on ne mesure pas, sur le moment, l’importance des décisions fatales qui infléchissent le cours de notre vie ; leur signification véritable n’apparaît toujours qu’après coup, lors du temps de la remémoration et du retour sur soi. Cela faisait vingt ans que je n’avais pas vu Lajos et je le croyais cuirassée contre les souvenirs. Puis, un jour, je reçus son télégramme – digne d’un livret d’opéra, aussi dangereusement théâtral, enfantin et trompeur que tous les discours qu’il avait pu tenir deux décennies auparavant, par lettre ou de vive voix. Cela sonnait comme une révélation, comme une promesse mystérieuse et mensongère – oui, mensongère, mais d’une façon transparente ! J’allais aussitôt rejoindre Nounou au jardin, je m’arrêtai dans le péristyle, le message à la main, et lui annonçai à voix haute :

– Lajos est de retour !

Je ne me souviens plus du ton sur lequel j’avais prononcé cette phrase. Mais ce ne fut sûrement pas un cri de bonheur ; ma voix évoquait sans doute celle d’un somnambule réveillé en sursaut. Et ce somnambulisme avait duré vingt ans. Oui, pendant vingt années, j’avais marché, calme et souriante, d’un pas uniforme, au bord de l’abîme. À présent, j’étais réveillée et je voyais la réalité. Mais je n’avais plus le vertige. La réalité, la “réalité” de la vie comme de la mort, avait quelque chose d’apaisant. »

Lajos est de retour, donc, après avoir commis tant d’infamies. Après avoir pillé ses amis, laissé ses dettes en suspens et Esther au bord du gouffre. Que vient-il chercher ? Que lui reste-t-il à salir, à blesser ?

C’est avec un talent remarquable que Sándor Márai explore l’intime, les sentiments, et fait resurgir les secrets oubliés, les rancœurs étouffées et les passions dangereuses. Entre renoncement et solitude, nostalgie et espoir vain, Esther s’est retranchée de la vie. Voici venu le temps de la confrontation, agitant une dernière fois la paisible forteresse érigée ces dernières vingt années. Avant de la laisser exsangue. Pour la dernière fois.

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Sandor Marai

 


 

 

Du même auteur, Mémoires de Hongrie, une plongée dans l'histoire de la Hongrie, et notamment de Budapest, à partir de 1944. Une lecture fascinante, tant du point de vue historique, politique que littéraire. Sándor explore l'âme de sa ville natale, exhale avec nostalgie ses secrets et ses trésors, il brosse le portrait d'un peuple à cheval entre l'Orient et l'Occident, parle des Soviétiques avec le regard pertinent d'un ethnologue, s'interroge aussi sur l'écrivain et la littérature, sur l'homme, sur l'histoire. 

 

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« Au cours de sa vie, l’individu ne se contente pas d’agir, de parler, de penser ou de rêver – non, il garde le silence sur ce qu’il est, sur ce qu’il est le seul à savoir et qu’il est impossible de communiquer à autrui.

Pourtant, il sait bien que l’objet de ce silence est la vérité même. C’est toujours sur nous-mêmes que nous nous taisons. »

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