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Je suis de nulle part, Olivier Weber

Publié le par Arianne

je suis de nulle part Weber

« […] partout je cherche le secret des hommes droits qu’un ciel clair suffit à rendre heureux. Seul un retour vers leur manière de vivre peut nous sortir de l’impasse où nous piétinons. »

Olivier Weber, grand voyageur et admirateur d’Ella Maillart, retrace le parcours de cette aventurière hors norme en effectuant chacun de ses voyages. Mettre les pieds dans les traces laissées par son passage pour mieux saisir ce qu’elle a été, ce qu’elle a vécu, et prendre conscience aussi de ce qui n’est plus, du ravage du temps, des changements de modalités du voyage et de perceptions de l’ailleurs.

Sorte de biographie par le voyage, il suit la chronologie des envies de la voyageuse, de l’appel de la mer à celui des terres inexplorées aux confins des monts Célestes, en passant par la Russie, l’Asie centrale, la Chine et l’Inde. Pour chacun de ces parcours, quasiment, Ella a écrit un livre – autant de témoignages d’une époque où les peuples et les terres éloignés étaient encore inconnus, mystérieux et pour la plupart hors de portée.

C’est aussi l’occasion pour Olivier Weber de parler de ses voyages à lui, d’interroger sa nécessité à partir là où Ella a mis les pieds, de voir par ses yeux tout ce qui a touché, ému, surpris Kini, comme on l’appelle.

« J’avais traversé la Manche en bateau au même âge qu’elle, en route pour Oxford, et sur le pont battu par les embruns je cherchais moi aussi de nouveaux horizons. Qu’avait donc trouvé Ella dans ces brumes ? Quel mystère la poussait à rompre sans cesse avec son passé ? J’ai longtemps voulu découvrir la réponse entre les pages de ses livres, mais je me suis aperçu que de grands secrets se terraient sous son apparente ouverture. Elle se racontait mais ne se dévoilait pas. Elle se montrait mais ne se livrait pas. »

ella maillart

Ella Maillart

Entre biographie et invitation au voyage, ce livre est aussi une réflexion sur l’autre et l’ailleurs autant qu’une interrogation sur les angoisses qu’on porte en soi et les remèdes pour s’en soulager. La grande compagne de voyage et amie d’Ella, Annemarie Schwarzenbach, ne trouvera malheureusement jamais dans ses voyages la réponse à son mal-être, au grand désarroi d’Ella qui se sentira bien des fois impuissante face aux tourments insurmontables de son amie piégée dans l’aliénation des paradis artificiels.

Quant à notre héroïne aux « semelles de vent », son œuvre est empreinte de doutes et de questionnements, de nostalgie aussi, et de solitude.

« Dans les désirs d’Ella se dévoile une accusation d’égoïsme, elle veut fuir un bien-être insupportable pour engendrer dans la frugalité des plaisirs de renouveau ; elle s’interdit parfois de penser à elle, s’affirme dure avec elle-même, tout cela pour mieux se débarrasser de ces scories de vieux monde déshumanisé, sans moralité sociale, sans pensée altruiste, cette déliquescence des esprits qui a tué les corps à Verdun et prive de résurrection la paix venue. Elle veut vivre de ce nomadisme perpétuel sa passion pour l’autre, fût-ce en payant un lourd tribut de privations, de souffrance, de solitude. »

Riche de rencontres et d’aventures, le récit d’Olivier Weber donne un aperçu romanesque de ce qu’a été la vie d’Ella Maillart. Pour qui n’a jamais lu les récits de la voyageuse, il résume la quasi-totalité de son œuvre avec justesse et donne envie de s’y plonger. Pour les autres, c’est un plaisir renouvelé.

 olivier Weber

Olivier Weber

« Quelques années plus tard, Geoffroy se suicida, à trente-quatre ans. Le même âge que la compagne de route d’Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach, quand elle périt des suites d’un accident de bicyclette, trop affaiblie par le poison lent qui inondait ses veines. Geoffroy, pour faire court : un mal-être profond. Annemarie Schwarzenbach : une androgyne à la figure d’ange et à l’âme ravagée. Tous deux rejetons de bonne famille. Tous deux porteurs de drames intérieurs, d’angoisses longtemps tues et qui surgissaient parfois en pleine nuit, tels des remugles obsédants. Tous deux à la recherche d’horizons lointains, comme autant de promesses de certitudes, au chevet de leur propre vie, pour gommer le flou qui les entourait, désarroi insondable que leur compagnons, Ella et moi, tentaient de comprendre, comme si ce voyage-là pouvait se comprendre.

Je sus dès lors que le destin d’Ella Maillart ne cesserait de me poursuivre. Je sus qu’elle ne me laisserait jamais tranquille, jamais, jamais malgré ses coups de gueule et ses candeurs d’enfant qui a mal vieilli, comme nous tous, sans doute.

Dès le premier départ, sonné comme un tocsin, j’avais eu maille à partir avec Ella, dont la vie s’ouvrait devant moi telle une étrange alchimie. Responsable de mes errances, coupables d’avoir engendré le rêve, au bord de la Méditerranée, où nous avions navigué de conserve malgré ce demi-siècle d’écart, elle dans les années 1920 et 1930, moi dans les années 1980. Une envie de lumière, celle qui révèle les couleurs. Nos vies se recroiseraient, sur les bords de la mer, en montagne, en Asie – cette Asie qui la transforma au pied des bouddhas de Bamyan –, avec des personnages qui resurgiraient souvent inconsciemment : des héroïnomanes, des trafiquants, des caravaniers, Victor Point, héros de la Croisière Jaune, qu’Ella fréquenta, et qui se suicida lui aussi. Nicolas Bouvier, rencontré par hasard à Singapour, bien imbibé et plus lucide que jamais, admirateur de « Kini », le surnom d’Ella, et qui la suivit de peu dans son trépas. Nous avions des escales et des lectures communes, ce qui est un peu la même chose, dont Slocum, Melville, Conrad, Cendrars, autre citoyen suisse, marin qui, devant la baie de Naples, eut cette phrase que je garde comme un talisman : “Je me regardais avancer comme dans un miroir sans me laisser distraire par rien ni m’absorber dans le paysage grandiose mais trop vu, et je riais de moi, et je me demandais qui j’étais et ce que je faisais au monde.”

Je devais repartir à la rencontre de Kini, ombre portée du désir nomade, même morte, croiser ses chemins, dormir dans les caravansérails de ses haltes, flairer sa passion des steppes. Remonter le cours du fleuve Ella M., forcément impétueux, à son embouchure devant l’éternité mais aussi aux confins de son amont. Comprendre les certitudes et les affres de cette silhouette obsédante. Répondre aussi à sa sempiternelle question, qui reprenait celle de Cendrars :

“Qu’est-ce qu’on fout ici ? ”

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