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En Sibérie, Colin Thubron

Publié le par Arianne

 

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« – Et vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ?

Qu’est-ce que je faisais là ? Mes yeux s’ouvrirent sur la nuit. J’essayais de trouver l’âme d’une Sibérie qui semblait n’en avoir aucune ; j’espérais être au moins le témoin momentané de son passage à travers les débris du communisme, afin d’entrevoir le vieux, l’inextinguible désir de croire – le voir se fractionner en courants confus qui couleraient sous d’autres noms. Car je ne pouvais imaginer une Russie sans foi. »

Colin Thubron, écrivain voyageur, embarque à bord du Transsibérien pour un voyage exceptionnel au-delà des terres connues, là où le climat est rude, la nature hostile, les hommes isolés. Ce territoire donne le vertige : 13 millions de km2, 7 fuseaux horaires, 30 millions d’habitants et quelques 8 800 km de voie ferrée de l’Oural à Vladivostok !

CARTE TRANSSIBERIEN

Le circuit du Transsibérien

De ville en ville, il nous berce d’Histoire, la grande, celle qui est souvent teintée de violences et de combats, mais aussi de légendes, de paysages terribles et fabuleux et surtout de rencontres improbables.

Au rythme lent du train qui parcourt sans urgence des étendues singulières, nous découvrons tour à tour :

  • Iekaterinbourg, lieu du massacre du dernier tsar et de la famille royale en 1918, porteuse aujourd’hui d’un renouveau liturgique autant que d’une nostalgie d’un passé révolu.

« C’était mieux sous Staline ! […] C’est un mensonge de raconter qu’il a fait souffrir les Russes. Celui qui était en prison de son temps s’en tirait mieux qu’un homme libre de nos jours. »

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Les derniers Romanov

« Je regardai Boris sans surprise : la moitié des Sibériens semblaient garder leur identité soviétique enfermée quelque part, comme ça, juste au cas où ils en auraient de nouveau besoin. »

  • Tioumen, la plus ancienne ville de Sibérie, fondée par les Cosaques en 1586.
  • Pokrovskoïe, le village natal de Raspoutine, où vit encore son soi-disant petit-fils.
  • Tobolsk, témoin des conquêtes tartares.
  • Vorkouta, où gisent mines de charbon et vestiges des baraques où travaillèrent les forcenés bagnards. Paysage déprimant où se succèdent mines, cimetières, camps…
  • Omsk, dont les banlieues « grouillent d’usines pétrochimiques, de fabriques de textiles et de raffineries de pétrole, avec une pollution si épaisse qu’il est parfois interdit de conduire la nuit. » Là où Dostoïevski a été emprisonné, berceau de Souvenirs de la maison des morts. L’auteur participe à une étrange procession avec de vieilles babouchkas dévotes.
  • Akademgorod, la Silicon Valley de l’Est : 40 000 scientifiques et 15 instituts de recherche. Colin Thubron y fait l’expérience de la sensibilité magnétique auprès d’un « scientifique » qui semble tout droit sorti d’un mauvais roman de SF.
  • Pazyryk,dans l’Altaï, où on été découverts des « kourganes », tumuli protégeant des sépultures scythes extrêmement bien conservées grâce au sol gelé.
  • Kyzyl où l’auteur est en quête d’un des derniers chamans.


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Chaman de Touva

Et puis Krasnoïarsk, Doudinka, village ô combien inhospitalier construit sur le permafrost, Potalovo, dont le seul accès possible se fait par la rivière et où les habitants sont rongés par l’alcoolisme et la violence.

Norilsk, Severobaïkalsk (à la pointe nord du lac Baïkal) et le Baïkal, le lac le plus profond du monde (jusqu’à 1 600 m), le plus ancien et qui compte 1/5e de l’eau douce de la planète.

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Lac Baïkal

Et encore Irkoutsk, Oulan Oude, Ivolginsk, Tarbagataï et Novoselenginsk : « la Russie finissait là et rien d’identifiable ne venait la remplacer. Le paysage semblait s’être taillé lui-même dans le roc inhospitalier pour se réduire à sa plus simple expression. »

Et enfin, Skovorodino, zone militaire où personne ne va. Albazine, Birobidjan, cette incroyable enclave destinée aux Juifs en 1928 : « 43 000 personnes vinrent s’y établir au cours des dix premières années. Ils trouvèrent une terre à l’abandon faite de marécages infestés de moustiques, de forêts sauvages et de chemins boueux ». Khabarovsk et Iakoutsk, élevée sur pilotis à 1,20 m du permafrost.

Le voyage s’achève sur la « route des ossements », charnier de l’histoire soviétique. Magadan, porte d’accès à la Kolyma, sans doute la région la plus inhospitalière de la Russie, où l’on recense des températures allant jusqu’à – 72° C ! C’est ici, bien sûr, que se sont déroulées les pires atrocités dont témoignent entre autres Soljenitsyne (L’Archipel du Goulag) et Chalamov (Récits de la Kolyma).

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The Mask of Sorrow, monument commémoratif à Magadan pour tous ceux qui périrent dans les camps de la Kolyma

Un voyage extraordinaire et fascinant à travers la Sibérie porté par le talent de conteur de l’auteur.

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« Le crépuscule arrive subitement, comme si ces lieux marquaient aussi la frontière entre la lumière et l’obscurité. La Sibérie n’est qu’à quelques kilomètres. Frisson d’alarme. Je glisse hors de la Russie européenne vers un ailleurs qui ressemble moins à un pays qu’à une contrée existant dans la tête des gens. Et même en ce dernier instant, tout ce qui reste à venir – les violences de la géographie et du temps – paraît un peu mince, trop froid, trop vaste pour avoir une réalité précise. L’imminence d’une présence pèse à travers l’obscurité : celle de l’ultime terre étrangère, hors de notre univers. L’endroit d’où l’on ne revient pas. »

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Colin Thubron

« La solitude des Sibériens les rendit libres.

Comme leurs homologues américains dont ils partageaient la mythologie, c’étaient des réalistes et des égalitaristes hardis, autonomes et le cœur sur la main. Mangeurs stupéfiants et buveurs extravagants, ils étaient capables, quand ils touchaient de l’argent, de le claquer dans un tourbillon de beuveries suicidaires qui débouchaient sur le dénuement ou le meurtre. La société était plus flexible que dans l’Ouest russe et plus dangereuse. Le pays ayant toujours servi de poubelle pour les criminels, il y régnait une vigoureuse culture de l’exil qui englobait tout le monde, depuis le gratin de citadins aux débuts obscurs jusqu’aux bandes de fuyards qui étranglaient les voyageurs.

Telle était la florissante Sibérie du début du XXe siècle, que des changements de population plus rapides et des déportations de masse devaient plus tard diluer. »

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« Car on est ici dans l’ailleurs de la Russie. Bien avant que le communisme n’ait situé l’avenir dans un paradis urbain, la Sibérie était un désert rural dans lequel on rejetait les bacilles qui infectaient le corps de l’Etat : criminels, membres de sectes, dissidents politiques. Pourtant, au cours des siècles – et c’est un paradoxe –, elle a toujours passé pour un havre d’innocence primitive et de salut, dans lequel les paysans voyaient leur Belovodye, leur Terre promise. Ainsi, la critique de la sauvagerie sibérienne s’est parfois muée en éloge de sa liberté : on louait ses habitants, des pionniers surhumains non contaminés par la pourriture qui rongeait les os de l’Europe. À présent que Moscou succombe à la contagion de l’Ouest, la Sibérie devient un pôle de pureté et de “russéité” authentique. »

Dans le labyrinthe

Offrez-vous un voyage virtuel à bord du Transsibérien ! Regardez se dérouler le paysage et choisissez même le fond sonore (au choix, entre autres, le roulement des roues ou Tolstoï dans le texte !).

Une superbe galerie de photos de Iakoutsk et de la République de Sakha.

De fil en aiguille

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Commenter cet article

Diraison 19/11/2012 20:02

L'archipel du goulag, ce n'est pas de Dostoïevski, mais de Soljenitsyne ...

Arianne 19/11/2012 22:28



Damned ! j'ai écrit ça ?? La honte !!!


Merci beaucoup pour cette remarque, je m'empresse de faire la correction !