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Des hommes ordinaires, Christopher Browning

Publié le par Arianne

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Après un voyage en Pologne et la visite d’Auschwitz et de Majdanek, il devenait nécessaire de poursuivre l’étude de cette sombre période et, surtout, de tenter de comprendre comment, au-delà de l’horreur collective, les choses ont pu se passer au niveau individuel. Le camp d’extermination de Majdanek – immense et terrifiant – se situe aux portes de Lublin, charmant village qui concentrait une très majoritaire population juive.

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Des hommes ordinaires détaille les agissements du 101e bataillon chargé de purger toute la région de cette population. Leur mission : aller à la chasse aux juifs dans les villages, en envoyer quelques-uns dans les camps et tuer tous les autres d’une balle dans la nuque. Ce livre, qu’on lit comme un roman malgré la gravité du sujet traité, est très documenté : l’auteur s’est basé sur les interrogatoires qui ont eu lieu dans les années 1960 de quelques 200 anciens soldats qui ont participé aux rafles, purges et autres actes de barbarie. Il décrit les faits tels qu’ils se sont déroulés à l’appui de témoignages et de documents qui ont été récupérés après coup. Les massacres de Jozefow et de Lomazy sont effroyables d’horreur et de cruauté. Ils interrogent : comment des « hommes ordinaires », c’est-à-dire des pères de famille, des paysans, des ouvriers, des réservistes (et non pas des militaires ou des policiers) ont pu se retrouver à tuer par balles 38 000 juifs et en envoyer 45 000 dans les camps de la mort !

Quand il était encore temps de se désister, certains, très peu, ont refusé de participer à ces tueries, d’autres sont tombés malades, quelques uns ont trouvé des dérivés pour tenir (l'alcool a joué un rôle non négligeable), ou des astuces pour y échapper. Un tueur témoigne ainsi : « Je me suis efforcé, et j’ai pu le faire, de tirer seulement sur les enfants. Il se trouve que les mères tenaient leurs enfants par la main. Alors, mon voisin abattait la mère et moi l’enfant qui lui appartenait, car je me disais qu’après tout l’enfant ne pouvait pas survivre sans sa mère. C’était pour ainsi dire une manière d’apaiser ma conscience que de délivrer ces enfants incapables de vivre sans leur mère »Ainsi, la grande majorité a fait creuser des tombes par les victimes elles-mêmes, a tiré à bout portant, a été taché de chairs et de sang, a bu pour tenter d’oublier ou pour réussir à tirer.

Christopher Browning décrit cette boucherie sans artifice et sans spectacle. L’intérêt pour lui est d’éclairer sur les processus mis en place, d’interroger sur la capacité de chaque être humain à devenir un monstre. Les mécanismes de la soumission à l’autorité sont très simplement et pertinemment expliqués avec l’aide de la célèbre analyse que Milgram a faite suite à son expérience.

La lecture est crue et évidemment éprouvante mais cet ouvrage, très accessible par ailleurs, me semble nécessaire dans la compréhension du génocide. La Shoah, ce n’est pas uniquement les fours crématoires, l’industrialisation de la mort. C’est une idéologie répétée, encensée, relayée par les médias de l’époque qui ont fait leur œuvre et ont convaincu toute une population de la nécessité de liquider toute une autre population que ne convenait pas à ses critères. C’est aussi des hommes, un par un, qui en ont tué des milliers d’autres, un par un aussi, au nom de cette idéologie. Ainsi, comme le dit Browning, « la Shoah fut possible parce que, au niveau le plus élémentaire, des êtres humains individuels mirent à mort d’autres êtres humains, en grand nombre et sur une longue période. Les exécutants de la base se muèrent en « tueurs professionnels ».

 

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Tristan Gai 09/04/2010 03:12


Merci pour votre récit sur ce livre remarquable de C. R. Browning.

Je vous recommande à la fois le documentaire implacable de Michaël Prazan « Einsatzgruppen. Les commandos de la mort » diffusé sur France 2 en 2009 qui complète de façon terrifiante l'analyse de
Browning ainsi que le livre de Jean Hatzfeld, « Une saison de Machettes » où [je cite de mémoire] un des génocidaires, à la question « Comment avez-vous pu tuer, jours après jour vos semblables »,
faisait cette terrible réponse « C'était moins fatiguant que de travailler dans les champs ».


Arianne 09/04/2010 12:28



Merci Tristan Gai pour votre commentaire.


En effet, le livre de Jean Hatzfeld - édifiant sur le génocide rwandais - s'inscrit dans
la même veine de compréhension des mécanismes de mises à mort. Une très bonne lecture complémentaire pour la poursuite de l'analyse des génocides dont l'être humain, à toutes les époques et sur
tous les continents, ne cesse malheureusement de se repaître.


Merci pour ces références, et notamment pour le film sur les Einsatzgruppen (groupes
d'intervention chargés de la suppression des juifs), qui est sur ma liste des choses à regarder et qui est en effet la suite "logique" du livre de Browning.