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Bord de mer, Véronique Olmi

Publié le par Arianne

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Quelle drôle d’expérience de se plonger dans ce tout petit texte ! Décontenancée par cette langue abrupte, orale, j’ai à peine le temps de penser à renoncer qu’il est déjà trop tard : je suis happée. C’est étrange et fascinant : par une écriture tout à fait déroutante, âpre, décousue (qui est en fait un remarquable exercice de style !), on entre dans la tête de la mère, on plonge au cœur de ses émotions, dans le foutoir de ses pensées et la fragilité de ce qui la retient au monde.

Il y a Stan : « Stan il ressemblait à l’aîné avant même que Kevin soit né. On aurait dit qu’il attendait que ça : que le petit arrive pour qu’il prenne sa place de grand frère ». Et Kevin, donc. Les voilà dans le car avec leur mère et quelques bagages. Ils partent voir la mer. La mer, ils ne l’ont jamais vu, ils ne sont jamais sortis de la cité et là, alors que ce n’est même pas les vacances, les voilà jetés sur la route, de nuit, autant excités qu’intrigués par cet inattendu. L’arrivée n’est pas folichonne : non seulement il fait toujours nuit mais en plus il pleut. « Dehors il pleuvait toujours, la même pluie glacée, monotone, c’était une ville sans imagination qui pouvait que pleuvoir. »


vague courbet

La vague, Gustave Courbet


Bord de mer n’est certainement pas un livre de vacances. Pas de château de sable ni de pique-nique sur la plage. Il y a bien l’insouciance du petit mais le grand, lui, sent bien que quelque chose ne tourne pas rond. Et nous aussi. Parce que nous sommes dans la tête de la narratrice et que nous apprenons par bribes décousues le psychiatre, les assistantes sociales, la misère, l’angoisse, le désespoir. Ca fait beaucoup ! Mais rassurez-vous, tout cela est distillé pour éviter l’abus de dépression qui n’est pas recommandé pour la santé. Il y a même beaucoup d’amour et de tendresse, et c’est avec délicatesse et de manière parfois très poétique que cette femme exprime son amour inconditionnel pour ses enfants.

Que cache alors ce mystérieux voyage ? Pourquoi se retrouvent-ils enfermés dans cet hôtel marron, avec ces six étages à monter comme un chemin de croix ?

« J’ai compris en descendant les escaliers que je les laissais dans un autre monde, une bulle qui allait éclater. Plus je descendais, plus je m’approchais de l’enfer. L’enfer des hommes. Bien sûr, de temps en temps il faut y aller, il y a des choses à piocher. Ca doit ressembler à ça, la guerre : sortir des abris, risquer sa vie pour survivre. Kevin avait faim. Et Stan aussi, j’en étais sûre. Pas moi. Moi j’étais empoisonnée, pleine de bile, de salive amère, le sel de la mer m’était entré par la bouche.

J’ai descendu ces escaliers, la brume m’entourait un peu plus à chaque étage, je loupais des marches, je les voyais plus bas qu’elles étaient, c’était une petite chute à chaque fois, pareille aux trous d’air dans les rêves. A force de louper les marches, de les voir trop près, puis de les voir trop loin, ma tête s’est mise à tourner, je m’accrochais à la rampe, je me sentais partir de travers, quelqu’un me poussait dans le dos, c’est sûr. »

La réponse à cette errance désespérée traverse le roman et la fin, terrible quoi qu’inévitable, éclaire ces heures sombres passées d’un jour nouveau (d’une nuit devrait-on dire plutôt…).

« J’ai regardé dehors. Le matin avait pas l’air de venir, la nuit les heures s’étirent, elles restent accrochées les unes aux autres, toutes pareilles, rien qui les distingue c’est pour ça que c’est si long et c’est pour ça qu’on peut s’y perdre. Vivre une à une les heures de la nuit peut rendre fou, comme si on nous arrachait un œil, on manque d’équilibre… et cette lune mal dessinée qui se décidait pas à en être vraiment, cette lune m’aidait plus maintenant que mon dos cachait sa lumière. Elle était sans générosité et sans éclat, je l’avais crue avec moi mais au fond de moi je savais bien que tout m’avait abandonnée. Il fallait que je m’occupe de Stan, qui m’en donnerait la force ? »

C’est dur, mais c’est aussi une remarquable plongée dans l’âme humaine. Un bord de mer si humide qu’il en fait froid dans le dos et mal au cœur...

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Véronique Olmi

Publié chez Actes sud, 2001.

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